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Durant des décennies, les démocraties ont offert le modèle d’une vie politique apaisée. Mais l'arrivée d'"hommes forts" a changé la donne...

La polarisation croissante du débat politique fragilise-t-elle la démocratie ?

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Une vaste enquête sur la polarisation politique des démocraties vient de paraître en anglais. Il semble que la montée des "hommes forts" populistes soit à la fois l'une des causes et le symptôme d'une hystérisation qui fragilise nos sociétés. Et le phénomène n’épargne pas grand monde…

Durant des décennies, les démocraties ont offert le modèle d’une vie politique apaisée. Mais l'arrivée d'"hommes forts" a changé la donne...
Durant des décennies, les démocraties ont offert le modèle d’une vie politique apaisée. Mais l'arrivée d'"hommes forts" a changé la donne... Crédits : Martin Barraud - Getty

Durant des décennies, les démocraties ont offert le visage d’une vie politique apaisée. C’était sous les dictatures qu’à l’abri des murs épais de leurs palais, les dirigeants se livraient à de sanglantes purges. Là que se déroulaient des révolutions de palais. Des causes réelles de ces affrontements politiques, le public ignorait tout. Dans les démocraties, des partis modérés de centre droit alternaient au pouvoir à ceux du centre-gauche. Et chacun veillait à ne pas trop étendre son propre pouvoir, afin de ne pas en faire cadeau à ses successeurs.

Tout a beaucoup changé au cours des années récentes. Une nouvelle catégorie de dirigeants politiques, des hommes forts au verbe enfiévré, tels que ceux qu’on a vu autrefois installer des régimes autoritaires, ont récemment emporté la majorité et le pouvoir à l’issue d’élections démocratiques. Ils se nomment Recep Erdogan, Narendra Modi, Viktor Orban, Donald Trump, Matteo Salvini, Jair Bolsonaro… 

Aux yeux de deux politologues travaillant pour le compte du think tank américain, Carnegie Endowment, la vraie cause de ce phénomène intrigant est à chercher du côté de la polarisation des sociétés. Thomas Carothers et Andrew O’Donohue viennent d’éditer un ouvrage, Democracies Devided, qui recense des cas d’une telle polarisation dans le monde entier. Si chacun a des causes spécifiques, on observe pas mal de similarités. 

Pourquoi une telle exacerbation des tensions politiques ?

Le premier facteur déterminant est précisément l’apparition de ces personnages politiques de type nouveau. Les leaders populistes divisent consciemment la société, d’abord parce que leur propre vision du monde est manichéenne. La politique, pour eux, n’est pas l’art de la gestion apaisée et neutre, mais celui de définir qui sont les ennemis et de les combattre. Ils diabolisent leurs opposants et leur prêtent les plus noirs desseins, conformément à leur propre vision complotiste du monde. Et ils enflamment et exacerbent les divisions préexistant au sein des sociétés, parce que c’est le moyen qu’ils ont trouvé pour se hisser au pouvoir. 

La deuxième source commune où s’abreuve l’hystérisation du débat public est celle des médias. Et en particulier des nouveaux médias numériques. Dans le contexte d’extrême concurrence que connaît dorénavant ce secteur, jeter de l’huile sur le feu apparaît comme un moyen de tenir un public en haleine. La mise en scène des discours de haine ou de mépris, le spectacle de la violence sont, hélas, plus payants que les analyses objectives et le sobre déroulé des faits.

On pourrait imaginer qu’une économie dynamique tende à apaiser les tensions sociales, et partant, l’intensité de la mêlée politique. Mais ce n’est pas le cas. Ainsi, en Inde, la nouvelle classe moyenne, récemment enrichie, a adopté le nationalisme hindou de Modi. C’est une erreur de croire le populisme limité aux classes populaires et aux laissés-pour-compte. 

La corruption qui, dans un premier temps, apaise parfois les tensions, tend à fournir à la longue des motifs de détérioration du climat politique. Elle sert à propulser les politiciens qui promettent de « donner un coup de balais » ou « d’assécher le marigot ». Or, ce sont rarement les plus modérés…

Les ressorts d'une polarisation souvent exagérée

La polarisation excessive du climat politique entraîne des conséquences fâcheuses. Elle gangrène la société, la fracture et affaiblit les nations en les privant de cohérence interne. En Turquie, 80 % des sondés déclarent qu’ils ne voudraient pas que leur fille épouse un homme appartenant au parti d’en face. Et ¾ d’entre eux préféreraient ne pas faire d’affaires avec un adversaire politique. 

La polarisation cause des dommages à l’indépendance de la justice. Car les politiciens exaltés tentent d’intimider leurs adversaires en les traînant devant les tribunaux. En instrumentalisant les juges, ils finissent par politiser la justice qui perd ainsi sa réputation d’indépendance. Ce qui contribue à exaspérer la société. Et donc à aggraver la polarisation.

Comment retrouver le cours normal des choses ? Les auteurs remarquent que la décentralisation, telle qu’elle a été pratiquée notamment au Kenya suite à la réforme constitutionnelle de 2010, a permis de ramener le calme. Parfois, l’élection d’un nouveau leader peut ramener le fleuve des colères dans son lit. En Equateur, Lenin Moreno est ainsi parvenu à faire retomber la tension créée par son prédécesseur, Rafael Correa, alors qu’ils étaient membres du même parti. 

Le plus frappant, dans cette enquête, c’est de découvrir que ces polarisations reposent généralement sur des différences idéologiques superficielles entre les camps en présence. Mais les leaders en quête du pouvoir, tendent à les à les exagérer afin de rameuter leurs partisans. 

par Brice Couturier

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