LE DIRECT

la politique des identités tourne le dos aux idéaux solidaristes de la gauche

5 min
À retrouver dans l'émission

Mark Lilla accuse le Parti démocrate de s'être fourvoyé dans le soutien aux narcissismes identitaires.

Mark Lilla estime que la politique de l’identité, qui a contaminé la gauche à partir des années 1980, est imputable à Reagan. Indirectement. Parce qu’elle a constitué la riposte idéologique imaginée par la gauche à l’individualisme reaganien. La « société individualiste bourgeoise », écrit-il, a inculqué aux nouvelles générations l’idée que « le choix personnel », « la définition de soi » et « les droits » qui y sont attachés sont sacrés et non négociables.

Sur Facebook, ses membres rejoignent des « communautés » de semblables. A l’université, ils se tiennent à l’écart de ceux qui n’appartiennent pas à leur « communauté » et dont les opinions pourraient les mettre « mal à l’aise ». Mais le résultat, c’est que les mouvements prônant les identités individuelles ont fait éclater le grand mouvement émancipateur des sixties sur un modèle, au fond, libertarien.

Mark Lilla insiste sur le fait que ces fameuses « identités » sont des constructions sociales. Mais le fait d’être des identités bricolées n’empêche pas ceux qui s’en réclament d’être intolérants. Les « identités » sont auto-centrées et narcissiques comme l’est l’individu reaganien. En fait, la gauche a succombé à l’attraction fatale de demandes d’autonomie qui tournent au séparatisme. Elle s’est écartée de ses idéaux traditionnels : la citoyenneté, la solidarité, le sens du bien commun.

Avec un prix politique élevé : Steve Bannon, l’ex-stratège de Donald Trump, congédié depuis, disait : « tant que la gauche est focalisée sur la race et les identités et que nous pouvons conserver pour nous l’argument du nationalisme économique, nous écraserons les démocrates. »

Mais le Parti démocrate a eu tort de s’aligner sur les idéologues de campus. Car les établissements d’enseignement supérieur américains sont éloignés aussi bien sur le plan géographique que politique du pivot de l’Amérique. Et ce qui y est enseigné n’a plus grand-chose à voir avec la culture humaniste. On y enseigne un « catéchisme politique » censé refléter « l’expérience idiosyncratique du groupe d’appartenance.

Les conservateurs se plaignent que les collèges et les universités produisent chaque année de nouvelles promotions de dangereux extrémistes, mais ce sont les libéraux, la gauche, qui devraient s’inquiéter qu’on inculque à la jeunesse américaine une obsession identitaire qui la détourne des questions réellement politiques. Car chaque avancée de la « conscience identitaire » provoque un recul de la conscience politique. Celle-ci suppose l’existence d’un « nous, citoyens », d’un « nous, solidaires » car membres d’une même nation.

Mark Lilla a été beaucoup critiqué pour avoir condamné le mouvement Black Lives Matter, créé en réaction à l’assassinat de Noirs par des policiers. Pour Lilla, c’est « l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire, si on veut déclencher un mouvement de solidarité." Car au lieu de se battre pour des principes, le mouvement lance une mise en accusation, à travers la police, de toute la société américaine et de ses institutions, dont il exige une confession publique. Dans une interview au New Yorker, Mark Lilla, s’explique : je ne suis pas un automobiliste noir et jamais je ne saurai ce que ressent un conducteur noir, lorsqu’il aperçoit dans son rétroviseur le gyrophare d’une voiture de police. Mais je peux exiger une égalité de traitement pour tous les citoyens de mon pays, sans avoir à partager ce ressenti. C’est ce que Black Lives Matter ne veut pas admettre.

Comment est reçu le livre de Mark Lilla, The Once and Future Liberal. After Identity Politics. Le Libéral d’autrefois et d’aujourd’hui, après la politique de l’identité dans son camp ? Est-ce que le parti démocrate s’est senti visé par cette diatribe contre la politique de l’identité ?

Oui, et les réponses ont été souvent véhémentes. Lilla a été accusé soit de n’avoir rien compris, soit de reprendre à son compte des arguments de droite. L’une des objections les plus intéressantes est celle de Adam Gopnik dans le New Yorker. Je vous la résume : des « politiques de l’identité », il y en a toujours eu aux Etats-Unis. Autrefois, on appelait ça des « groupes de pression », mais les victoires électorales se sont toujours bâties en promettant à ces divers groupes des satisfactions spécifiques. Le tout est de ménager les uns sans porter atteinte aux intérêts des autres.

Autrefois, on avait les Irlandais, les Italiens, les Juifs… A présent, on a affaire aux gays et aux transgenres. Ils se sont suffisamment émancipés pour porter leurs problèmes devant les tribunaux. Pas la peine d’en faire tout un fromage. Tout ce qu’on peut dire, c’est que chaque parti a une hiérarchie implicite des priorités et que, oui, le Démocrates sont davantage soucieux de ménager les Afro-Américains et les gays que la classe ouvrière blanche. Mais celle-ci, il n’y a pas si longtemps, était elle-même très composite : Italiens, juifs, Polonais et autres Centre-européens ne forment un bloc que depuis peu.

Ce qui a fait perdre Hillary Clinton, poursuit Gopnik, ce n’est pas le sentiment d’insécurité culturelle, mais le fait d’avoir fait l’impasse sur « les gars de la classe ouvrière » dont elle a jugé – à tort – qu’ils n’étaient pas vraiment nécessaires à sa coalition.

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......