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La sincérité ? Voir protestantisme. L'authenticité ? Jean-Jacques Rousseau.

6 min
À retrouver dans l'émission

Pour comprendre comment l'authenticité est devenue la première qualité exigée de nos politiciens, il faut faire un détour philologique par l'histoire de ces mots.

Il y a en ce moment, dans notre culture, une réévaluation de la notion d’authenticité. Hier, je vous ai parlé d'un texte de Faisal Devji, qui pense que le rapport entre authenticité et réalité est devenu inversement proportionnel : moins on attend des hommes politiques qu’ils disent la vérité, plus on exige d’eux qu’ils soient sincères…

Dans un article publié il y a quelques temps, dans le New York Times Magazine, Jennifer Szalai se moquait des tentatives faites par les politiciens pour passer comme des gens comme les autres, afin de faire valoir cette authenticité prétendue. Ainsi, Hillary Clinton s’est vantée, durant la campagne présidentielle, de porter toujours dans son sac une petite bouteille de sauce piquante.

Le problème, écrit Faisal Devji, c’est que, contrairement à la vérité, la sincérité ne peut pas faire l’objet d’une estimation objective. Elle est auto-référentielle. On peut établir avec une certaine précision la part des faits déformés et surtout inventés, dans le discours d’un dirigeant (info/intox). Mais il est impossible de déterminer à quel moment il cesse d’être en accord avec ses véritables idées. Alors même, vous l’avez dit, que la sincérité est dorénavant l’une des premières qualités exigées des politiques. Est-ce parce qu’ils ont trop abusé de la communication ? Aujourd’hui, dans tous les domaines, celui qui semble ne pas adhérer complètement à ce qu’il dit, qui donne l’impression de porter un masque, est devenu insupportable.

Dans l’étude qu’il consacre à ce qu’il appelle « L’Âge de la sincérité », Faisal Devji montre que les notions de sincérité et d’hypocrisie, au sens où nous les entendons aujourd’hui, sont relativement modernes. Etymologiquement, le sens du mot grec dont est issu notre authenticité, authentès, ne s’est conservé que dans le langage juridique. Authentès, en grec désignait, en effet, une personne qui agit de sa propre autorité. D’où le sens actuel en droit : pour qu’un acte soit authentique, il faut que celui qui l’effectue ait l’autorité nécessaire ; et sa valeur est réputée inattaquable. Le terme de sincérité, forgé sur le latin sinceritas, apparaît dans notre langue au XIII° siècle. Il a conservé un temps une partie de son sens original, qui renvoie aux notions de pureté, d’intégrité. Un vin sincère était un vin non frelaté. Mais, selon Devji, c’est à l’époque de la Réforme qu’il prit, en anglais, son sens moderne.

Parce que catholicisme médiéval n’exigeait des fidèles que l’obéissance aux rites ; des déclarations rituelles, des gestes convenus. Au fond, il se préoccupait assez peu des croyances personnelles. Pour le protestantisme, au contraire, la sincérité est essentielle, en ce qu’elle désigne l’adhésion intime du croyant à ses déclarations. La première était une religion théâtralisée et démonstrative, reposant sur des gestes. Le second prétend que seule, la foi sauve. La Réforme ouvre l’époque de l’examen de conscience et s’accompagnera bientôt de la tenue du journal intime.

La Révolution française, poursuit Devji, fit de la sincérité sa vertu cardinale. L’Ancien Régime, en effet, avait cultivé une culture de cour et de salons, basée sur l’art de paraître et de plaire. Cette culture impliquait une grande maîtrise des codes de comportement en usage, ainsi qu’une capacité à dissimuler ses véritables émotions.

La Révolution, par réaction, porta à incandescence l’horreur des masques et de l’hypocrisie. Ce qui la rendit bientôt soupçonneuse. Comme l’avait vu Hannah Arendt, la Terreur anticipe les Etats totalitaires, en ce qu’elle refuse à l’individu une intériorité où pourrait se dissimuler des sentiments « contre-révolutionnaires ». Elle conteste la distinction entre le citoyen et la personne privée. Elle fait la chasse aux « traîtres cachés ». Les Etats totalitaires, eux, verront partout "des saboteurs".

Mais le grand tournant, c’est celui qu’avait décrit le grand critique littéraire américain Lionel Trilling, dans son livre Sincérité et authenticité, où il déroule le passage progressif de la première à la seconde. La revendication à l’authenticité serait une des caractéristiques de l’Age moderne.

La sincérité a des significations différentes, selon les cultures nationales, écrit Trilling. Elle signifie « s’exprimer sans duplicité ni mensonge » pour l’Anglais ; elle consiste « à dire la vérité sur soi-même » pour le Français. (p. 78)

Jusqu’au XVIII° siècle, estime-t-il, la vie sociale en Occident avait été marquée par un idéal de sincérité. C’est-à-dire une forme d’honnêteté dans le respect des formes héritées, qui favorisait la vie sociale. La « sincérité », écrit-il, consistait à épouser son rôle social au point de se confondre avec lui." Une telle harmonie entre soi et le monde impliquait évidemment le refus du mensonge. Mais le « maniaque de la sincérité », dont Molière a fait le personnage de son fameux Misanthrope apparaissait, au XVII° siècle, comme un être inadapté à sa fonction sociale. Ainsi lorsqu’Alceste proclame sa devise : « Je veux qu'on soit sincère, et qu'en homme d'honneur, On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur », son ami Philinte lui représente les perturbations qu’une telle vertu entraînerait pour la société de cour.

L’authenticité, Trilling la voyait faire ses débuts chez Diderot. Et précisément dans le personnage du Neveu de Rameau. Ce personnage, écrit Trilling, « met à nu l’histrionisme exigé de chacun de nous par la société moderne, qui distribue et gère les positions et les rôles sociaux. La société moderne est donc fondée sur un « principe d’insincérité ».

Mais c’est chez Rousseau que s’épanouit pour la première fois l’aspiration moderne à l’authenticité. C’est l’expression d’une originalité individuelle profondément asociale, parce qu’elle est sans concessions. C’est l’origine de notre authenticité actuelle.

Bibliographie

Le neveu de Rameau

Le neveu de RameauGallimard, 2006

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