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La transition au capitalisme a-t-elle provoqué la dislocation sociale de l'Europe centrale ?

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L'UE se désintègre par le Royaume-Uni (Brexit), mais elle est aussi menacée par les populismes centre-européens.

Poursuivons l’étude des grandes fresques consacrées à l’histoire de l’Europe, dans la période faste, celle qui va de 1989 à 2008. Une autre histoire, le livre de l’historien britannique Mark Mazower, traduit en français, lui, sous le titre : Le Continent des ténèbres. Une histoire de l’Europe au XX°. Ce livre, comme ceux que j’ai évoqués précédemment, faisait enfin leur place aux pays de l’Autre Europe, l'Europe centrale.

Son auteur y insistait sur les sourdes continuités qui courent tout au long de l’histoire européenne du siècle passé. Là où nombre de ses confrères libéraux tendaient à traiter la période des deux guerres mondiales et du fascisme comme une parenthèse fâcheuse, malencontreusement insérée dans une histoire aimantée par la recherche du progrès et de la liberté, Mazower mettait en lumière de troublantes constances. Il montrait, par exemple, ce que les Etats-providences et la gestion planifiée de l’économie, après 1945, devaient au défi que les systèmes sociaux fascistes avaient lancé aux démocraties libérales. Et aussi ce que l’établissement des régimes communistes, à l’est, devait à l’Occupation. Si les classes dominantes de ces pays n’avaient pas été sélectivement massacrées par l’occupant nazi, si les capitalistes locaux n’avaient pas été expropriés, il aurait été moins facile de procéder à la nationalisation des entreprises. Mazower montrait aussi combien la « dénazification » en Allemagne de l’Ouest avait largement épargné les élites sociales, nécessaires à la reconstruction. Plus dérangeant encore, Mazower suggérait que l’organisation économique de la « Nouvelle Europe » par les technocrates nazis de Albert Speer avait anticipé et inspiré l’intégration économique de l’Europe occidentale à partir du Traité de Rome.

Mazower dénonçait aussi l’application des recettes libérales du thatchérisme aux pays émancipés de l’ancien bloc soviétique, en 1989. Sur place, à l’époque, en Europe centrale, je m’en souviens, arrivaient par charters des spécialistes en « transitologie ». On disposait de centaines d’essais et de manuels, développant les moyens d’opérer la transition d’une économie capitaliste à une économie socialiste. Mais le chemin inverse, celui qu’ont dû prendre les pays d’Europe centrale et orientale, lui, n’avait pas été prévu…

Mais les thérapies de choc, qui ont été appliquées dans plusieurs de ces pays ont eu des coûts sociaux indéniables. Dans le cas de la Pologne, en particulier, il y eut la « thérapie de choc », stratégie imaginée et mise en œuvre par le ministre des Finances Leszek Balcerowicz. Elle se traduisit, sur le moment, par une énorme montée du chômage et par une extension de la pauvreté.

Pour Mazower, les privatisations se seraient traduites par une véritable prédation opérée par des capitalistes étrangers au détriment de l’emploi. A l’époque où il écrivait son histoire de l’Europe, le milieu des années 1990, le chômage dû à la Transition, frappait durement les pays d’Europe centrale. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Un pays comme le nôtre, avec un taux de chômage proche de 10 % peut envier les résultats de la République tchèque, qui connaît le plein emploi (3,8 %), ou de la Hongrie (moins de 5 %). La Pologne a connu, au cours des dix dernières années, la plus forte croissance de l’Union européenne et son taux de chômage, quoiqu’élevé, est inférieur au nôtre…

Timothy Garton Ash, dans l’article que j’ai cité à plusieurs reprises au cours de cette semaine, revient sur ce sujet. Il le fait à l’occasion de la sortie d’un nouveau livre, consacré cette fois à l’histoire de l’Europe depuis 1989 et dont l’auteur, Philipp Ther, est allemand. Ther accable, lui aussi, les artisans de la transition au capitalisme en Europe centrale. Il les accuse d’avoir provoqué une « dislocation sociale ». Réplique de Garton Ash : « Ce qui peut arriver de pire à des pays qui ont subi la soviétisation de leur économie, c’est de ne pas avoir subi la transformation néolibérale ». Et de citer quelques chiffres. A la chute du communisme, le PIB de la Pologne était égal à 10 % de celui de l’Allemagne. Il est passé à 53 % en un quart de siècle. L’Ukraine s’est « épargnée » une transition de ce type ; moyennant quoi, son PIB par habitant qui était comparable à celui de la Pologne en 1989, est aujourd’hui trois fois inférieur…

Philipp Terr a bien tort, poursuit Garton Ash, de supposer que les artisans de la Transition au capitalisme étaient des idéologues néo-libéraux, adeptes du thatchérisme. Lui qui les a bien connus peut en témoigner ; Tadeusz Mazowiecki, le premier ministre de l’époque Balcerowicz, était un chrétien-démocrate à tendances socialistes. Et son ami Bronislaw Geremek lui avait confié : « Voyez-vous, l’économie étatisée et administrée, c’est comme un énorme bunker de béton. Pour la détruire, il nous fallait un non moins énorme bulldozer. » Ces dirigeants, selon Garton Ash, auraient préféré une social-démocratie de type scandinave si elle avait été à leur portée. Mais il leur fallait d’abord reconstruire l’économie sur les ruines d’un socialisme qui avait échoué de manière radicale. Quelle était l’alternative ?

Mais il est vrai que l’intelligentsia libérale urbaine au pouvoir a négligé ce qu’on appelle « la Pologne B », celle des petites villes et des campagnes. Cette Pologne-là a assisté au rapide enrichissement des citadins éduqués, alors que son sort ne s’est pas beaucoup amélioré. En outre, ces populations, très conservatrices sur le plan des mœurs, ont été choquées par les réformes libérales mises en œuvre sous le gouvernement centriste de Donald Tusk, comme le droit à l’avortement, et l’égalité des homosexuels. Résultat de ces frustrations : la victoire des populistes conservateurs de Droit et Justice en 2015. Une des causes de la dislocation de l’Union européenne…

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