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Universités, diplômes, auto-reproduction, nouvelle aristocratie : le système de fabrication des élites américaines est-il à repenser ?

Etats-Unis : méritocratie... ou tyrannie du diplôme ?

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La méritocratie était censée favoriser la mobilité sociale. Aux Etats-Unis, elle a donné naissance à une nouvelle aristocratie héréditaire du bon diplôme, obtenu dans la bonne université... Telle est la critique radicale que formule Michael Sandel, professeur à Harvard, dans son dernier ouvrage.

Universités, diplômes, auto-reproduction, nouvelle aristocratie : le système de fabrication des élites américaines est-il à repenser ?
Universités, diplômes, auto-reproduction, nouvelle aristocratie : le système de fabrication des élites américaines est-il à repenser ? Crédits : PM Images - Getty

Tout ce que le monde anglo-saxon compte d’experts en théorie politique et en philosophie politique a commenté ou commentera le livre que Michael Sandel La tyrannie du mérite, qui vient déjà de sortir en français chez Albin Michel. Voilà un professeur à Harvard, l'université la plus prestigieuse du monde, qui se livre à une critique de l'élite du diplôme... Sandel, qui est probablement le spécialiste de philosophie politique le plus célèbre du moment dans le monde, a pris la place de John Rawls, lui aussi professeur à Harvard et disparu en 2002.  Comme le fameux livre de Rawls, Théorie de la justice, ceux de Sandel sont traduits dans toutes les langues et il est devenu une espèce de star en Asie. 

Le XXe siècle et l'ambition du renouvellement des élites

Dans La tyrannie du mérite, Michael Sandel dénonce "l’implacable diplômanie qui a poussé les électeurs des classes laborieuses vers les partis populistes et nationalistes, qui a creusé le fossé entre diplômés et non-diplômés". Un certain nombre de ses confrères trouvent qu’il exagère. Après tout, remplacer une classe dirigeante, recrutée sur la base de la naissance ou de la fortune héritée, par une nouvelle élite, sélectionnée en vertu de ses diplômes universitaires, apparaît comme un sérieux progrès. Donner le pouvoir aux plus compétents plutôt qu’aux mieux-nés est apparu, après la Seconde Guerre mondiale comme un objectif à la fois juste et rationnel : les sociétés modernes sont complexes. Les diriger requiert de l’expertise. Tout le monde est censé gagner à ce qu’elles soient gérées par les personnes les plus compétentes. Et Sandel montre le rôle joué dans cette révolution intellectuelle et sociale par l’homme qui dirigea Harvard justement pendant vingt ans, de 1933 à 1953, James Conant. Avant la guerre, Harvard était un club de fils à papa un peu snob. Comme les pères fondateurs des Etats-Unis, Conant se méfiait de tout ce qui pouvait ressembler à une aristocratie de naissance à l’européenne. Il est l’auteur d’un véritable "coup d’Etat démocratique" qui porte les initiales SAT, pour Scholastic Aptitude Test. Une variante du test de QI qui est censée permettre d’identifier les candidats les plus aptes à intégrer les prestigieuses universités américaines. Et non pas seulement leurs connaissances scolaires. Et qui est toujours utilisé aujourd’hui pour sélectionner les meilleurs étudiants aux Etats-Unis.

Quand les élites s'auto-reproduisent, où est la mobilité sociale promise ?

Comment la méritocratie s’est-elle muée en "tyrannie du mérite", pour reprendre cette expression utilisée par Michael Sandel ? D’une part, en se transformant à nouveau en aristocratie : "les classes supérieures diplômées ont compris comment transmettre leurs privilèges à leurs enfants". Le capital culturel se transmet. Les enfants bien nés bénéficient d’une éducation spéciale. Du coup, la mobilité sociale recherchée n’est pas vraiment au rendez-vous. Les politiques de discrimination positive (affirmative action) ont, certes, permis, lors des dernières décennies, à de nombreux étudiants recrutés parmi les minorités ethniques d’accéder, eux aussi, aux universités de prestige - et donc aux classes supérieures. Mais on se souvient de ce qu’en disait Walter Benn Michaels, dans son livre La diversité contre l’égalité. La célébration des identités n’est qu’un "rideau de fumée" destiné à masquer la montée des injustices socio-économiques. Le fait qu’une minorité de Blancs soit devenue très riche n’a pas amélioré la situation des Blancs pauvres. Pourquoi devrait-il y en aller autrement pour les non-Blancs ? 

La politique de l’identité n’est pas une alternative à la politique de classe mais une des formes qu’elle peut prendre : c’est la politique d’une classe supérieure qui n’a pas de problème à voir qu’il y a des laissés-pour-comptes, tant que ce n’est pas à cause de leur race ou de leur sexe. C’est la raison pour laquelle les institutions d’élite, comme les universités, font des efforts pour recruter des Noirs, comme des Blancs au sein de la classe dirigeante. Ils cherchent  à légitimer la structure de classe, non pas à l’abolir.  
Walter Benn Michaels, La diversité contre l’égalité

Des inégalités devenues insupportables...

Mais surtout, le fossé entre l’élite surdiplômée et la masse des autres, les médiocrement qualifiés, s’est creusé de manière très inquiétante pour la stabilité des démocraties. En outre, cette élite pêche par arrogance. Son pouvoir et ses privilèges lui semblent parfaitement mérités. Comme lui paraissent méritées, les conditions de vie de plus en difficiles dans lesquelles s’enfoncent ceux qui n’ont pas suivi le bon cursus universitaire. Et cette arrogance provoque l’amertume et la colère de ceux qu’ils sont censés diriger. D'où les votes populistes... "Si encore, le pays était bien géré !" Mais l’invasion de l’Afghanistan, puis de l’Irak, la crise de 2008, la gestion désastreuse de l’épidémie de Covid-19 ont montré que les soi-disant élites de la connaissance avaient très mal exercé leurs responsabilités, à la tête de Etats-Unis. 

Dans la revue American Affairs, Patrick J. Deneen, professeur à l’université Notre-Dame reproche à Sandel de n’avoir pas porté la critique de la méritocratie assez profondément. Selon lui, ce n’est pas par hasard que le système de tri sélectif des élites s’est emballé. Les élites méritocratiques, comme d’autres précédemment, développeraient des intentions tyranniques. Les élites ont gagné de l’argent et/ou du pouvoir lors des crises récentes. C’est une élite qui ne ressent pas, contrairement à celle d’après-guerre, de responsabilités envers les communautés locales. Et Deneen estime qu’on ne pourra pas réformer le système, mais qu’il faudra "déposer" cette nouvelle classe dirigeante, à travers des réformes radicales. Et je précise que c’est un conservateur…

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