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Laissez travailler les réfugiés !

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Dans les immenses villes de toile et de carton, où s'entassent plusieurs millions de réfugiés, une vie économique semi-clandestine se développe encore. Preuve que ces réfugiés ressentent le besoin d'être considérés comme acteurs de leur propre sauvetage.

Il y aurait encore beaucoup à en dire du livre The road to Nowhere, tant sont nombreux les sujets abordés par son auteur, David Goodhart, essayiste sans œillères et courageux. Mais voilà qu’on découvre que Goodhart, fondateur et directeur du magazine d’idée Prospect, de 1995 à 2010, signe, ce mois-ci, un article dans la revue Standpoint. Pour poser le décor, Standpoint, c’est un peu le concurrent conservateur de Prospect, que Goodhart faisait naviguer dans les parages du New Labour.

L’article en question est consacré à un livre intitulé Transforming a Broken Refugee System. Il est signé d’Alexander Betts et de Paul Collier. Ce dernier est un économiste renommé enseignant à Oxford, où il dirige le Centre d’études économiques de l’Afrique. Et si Goodhart se montre enthousiaste, c’est que ce auteurs défendent sur le sujet (les réfugiés) des positions qui coïncident largement avec les siennes. Pour les résumer d’un mot : l’Europe a tort d’accueillir ces réfugiés sur son sol, comme l’ont fait les Allemands ou les Suédois en 2015. Elle devrait bien plutôt « protéger à distance » les populations menacées du Sud. En consacrant, notamment, une part plus généreuse de sa richesse à l’aide au développement.

Dans le chapitre 4 de son propre livre, The Road to Somewhere, Goodhart accuse les « Gens de Partout et de Nulle Part » d’avoir forgé le mythe d’un monde contemporain entré dans une ère de grandes transhumances, liées à la mondialisation. Oui, il y a de grandes migrations, reconnaît-il. Mais elles sont essentiellement internes aux pays du Sud : les ruraux émigrent vers les villes, comme les Européens l’ont fait autrefois. En réalité, le pourcentage de la population mondiale vivant en-dehors de son pays de naissance demeure très faible : 3,3 %. Et dans l’immense majorité des cas, il s’agit d’un pays voisin. Il n’y a pas de « grandes migrations » vers les riches pays du Nord. Mais les grandes institutions spécialisées dans le secours aux migrants et aux réfugiés ont intérêt à faire croire le contraire. Comme aussi les partis xénophobes, qui prospèrent sur la crainte d’une invasion largement fantasmatique.

Il n’en demeure pas moins que 32 « incidents significatifs », récemment intervenus, ont provoqué la fuite hors de leurs foyers de 65 millions de personnes et que 21 millions d’entre elles ont trouvé refuge dans un autre pays, mais moins de 10 % d’entre elles, dans les pays du Nord. La grande majorité des exilés syriens a ainsi trouvé refuge dans ces immenses villages de toile de Turquie ou de Jordanie, souvent situés dans des zones arides et désolées. Ce qu’on appelle dorénavant des « silos humanitaires ». Et ces villes de toile et de carton où s’entassent des millions de réfugiés au Moyen Orient ont leur pendant dans d’autres pays, comme l’Ouganda, le Kenya, l’Iran et le Pakistan – auxquels nous nous intéressons trop peu.

Et pour Betts et Collier, le scandale, c’est qu’il leur est interdit de travailler. Interdiction qui mine « leur autonomie et leur dignité ». Les institutions humanitaires ne s’adressent, écrivent-ils, qu’à leur vulnérabilité. Elles s’efforcent de répondre à leurs besoins les plus basiques : un abri et de la nourriture. Or, il faudrait surtout les aider à préserver leurs potentialités. Car c’est grâce à leurs talents et à leurs qualifications, qu’ils pourront, un jour, reconstruire leur vie et peut-être aussi leur pays. Dans les camps de Dadaab, au Kenya, s’entassent ainsi, depuis les années 90, 350 000 Somalis. Il leur est interdit de travailler ! Quelle erreur ! En Ouganda, où les réfugiés ont acquis ce droit, 21 % d’entre eux ont créé des micro-entreprises et à, Kampala, la capitale, ils emploient 40 % d’Ougandais.

Partout, les plus entreprenants cherchent à échapper aux camps afin de travailler illégalement dans le pays d’accueil. Une fraction d’entre eux ira jusqu’à risquer sa vie en s’embarquant vers l’elorado européen. Mais, préviennent Betts et Collier, depuis la crise de 2015, les opinions publiques européennes sont devenues très majoritairement hostiles à l’immigration non contrôlée et les politiques seront de plus en plus obligés d’en tenir compte. En outre, il n’est pas dans l’intérêt des pays qu’ils ont dû provisoirement abandonner de les perdre pour de bon. Or, ce sont souvent les mieux pourvus en compétence et en argent qui parviennent à s’embarquer.

Les deux auteurs considèrent que la politique d’accueil d’Angela Merkel a été une erreur. Sur le demi-million de Syriens qui entrés en Allemagne en 2015, seuls 10 % ont fini par trouver un emploi, généralement au bas de l’échelle, dans les services à la personne. L’économie allemande est basée sur un très haut niveau de qualification, qui requiert des années de formation professionnelle, commencée dès la fin du lycée.

En réalité, selon nos deux auteurs, la tendance spontanée des hommes à échanger fait que même dans les camps de réfugiés, se crée spontanément un micro-marché. Vente à la sauvette, colportage… Mais la situation d’extrême différence en termes de pouvoir de marché entre acteurs économiques nationaux et réfugiés accroît considérablement la vulnérabilité de ces derniers. Ils sont fréquemment exploités comme travailleurs clandestins par des réseaux. Il faut donc les aider en rétablissant un équilibre.

Au lieu de considérer les réfugiés comme un fardeau inévitable, et de passives victimes qui doivent simplement bénéficier de l’aide humanitaire, il faudrait plutôt les considérer comme des acteurs du développement, leur rendre du pouvoir et de la dignité. Les aider à reprendre le cours normal de leur vie.

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