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L'anxiété démographique de l'Europe centrale

5 min
À retrouver dans l'émission

Le populisme se nourrit de la perte de substance humaine.

L’Union demeure tiraillée entre des Etats-membres aux intérêts différents et donc aux priorités divergentes, quand ils ne sont pas carrément opposés par leurs expériences historiques et leurs cultures politiques. Au sein de la zone euro, la monnaie unique qui était censée faire converger nos économies a fait bifurquer le Nord et le Sud. Des écarts de coûts et de prix, qui s’étaient accumulés, ont été mis en pleine lumière par la crise financière. Ceci est bien connu.

Mais il y a un autre axe qui provoque entre nous des divisions encore plus dangereuses, c’est celui qui oppose de plus en plus ouvertement une Europe de l’ouest, habituée à l’ouverture sur le monde et une Europe centrale qui désapprouve la direction prise en commun. Ces petites nations, traumatisées par une histoire tragique, avaient intégré l’Union européenne pour s’arrimer solidement à une alliance d’Etats démocratiques et intégrer une bloc commercial prospère et solidaire. A l’époque où elles ont fait ce choix, elles venaient d’échapper à plus de quatre décennies de dépendance envers l’empire soviétique et elles se félicitaient d’avoir récupéré leur souveraineté nationale. Elles ignoraient le « trilemme d’incompatibilité de Rodrik »….

Oui, le fameux économiste américano-turc de Harvard, Dani Rodrik, a émis il y a une quinzaine d’années la théorie suivante : vous ne pouvez pas avoir en même temps ces trois choses : la démocratie, la souveraineté nationale et une intégration économique poussée. Il y en aura toujours une qui sera sacrifiée. C’est exactement la logique qui a poussé les Anglais au Brexit : de leur expérience de l’Union européenne, ils ont conclu que l’intégration dans l’UE était incompatible soit avec leur souveraineté soit avec leur démocratie et ils sont partis dans l’idée de récupérer l’une et l’autre.

Le politologue bulgare, mais pan-européen Ivan Krastev vient de publier un nouveau livre qui s’inspire de cette thèse pour expliquer pourquoi les Etats-membres d’Europe centrale sont en train de se détacher de l’UE. Le titre en anglais After Europe, en allemand, c’est encore pire Europadämmerung, le Crépuscule de l’Europe… Pour Krastev, les peuples d’Europe centrale connaissent ce qu’il appelle une « anxiété démographique ». Depuis 1989 et l’ouverture de leurs frontières, la Pologne a vu partir vers l’Ouest 2 millions et demi de ses habitants, partis chercher des emplois mieux rémunérés. 3 millions et demi de Roumains. La population de la minuscule Lituanie est passée de 3 millions et demi à 2 millions 900 000. 10 % de la population bulgare a quitté le pays. Or, ce sont des pays qui connaissent des taux de féondité très faibles, très éloignés du niveau de maintien de leur population : 1,3 en Pologne, en Bulgarie, 1,4 en Hongrie ou en Slovaquie. « Qui lira encore de la poésie bulgare dans cent ans ? », se demande Krastev lui-même. Les jeunes diplômés, en particulier, choisissent Londres ou Francfort. La partie de la population qui n’est pas mobile, qui ne possède pas les diplômes qui lui permettrait de profiter de l’ouverture ressent très mal cette situation. C’est elle qui constitue l’électorat du PiS, au pouvoir en Pologne, du FIDESZ au pouvoir en Hongrie.

Dans ces pays, la crise des migrants a constitué un tournant et un immense traumatisme. Elle les a ramenés à leur déclin démographique et a relancé leur « anxiété démographique ». Viktor Orban, le dirigeant hongrois, a déclaré « la question historique à laquelle nous sommes confrontés, c’est de savoir si l’Europe va demeurer le continent des Européens ». Les centre-Européens, selon Krastev, se sentent « trahis » par l’UE, qui ne comprend pas leur anxiété et les traite de populistes. Et il conclut sur de sombres prophéties : la désintégration de l’Union européenne serait inéluctable…

On peut aussi supposer qu’il a écrit son livre à l’époque du Brexit et sous le coup de l’élection de Trump et qu’il se sera trompé : l’humeur des Européens a changé quelques mois… Ivan Krastev semble le reconnaître dans les interviews qu’il donne depuis la parution de son livre. Selon lui, le manque de succès de Trump aux Etats-Unis – malgré ses proclamations et ses provocations, il n’a rien changé du tout – constitue un avertissement pour les Européens. Orban croyait que Trump allait se rapprocher de Poutine pour bloquer la mondialisation. Faux calcul. De leur côté, les négociations du Brexit, qui s’annoncent très difficiles pour les Britanniques, donnent aussi à réfléchir aux partis populistes, tentés par la rupture des amarres.

Orban a exercé, ces derniers mois, une réelle influence au sein du PPE, le parti européen de centre droit au Parlement européen. Il pensait incarner une alternative à la ligne libérale. Mais, avertit Krastev, lorsque Merkel sera réélue, le parti d’Orban risque fort d’être exclu du PPE, où l’on supporte de plus en plus mal ses tirades anti-immigrés. Finalement, le divorce est-ouest sera peut-être évité.

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