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"L'authenticité" des populistes n'est qu'un masque

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Les politiciens populistes prétendent rafraîchir le langage politique. Ils appauvrissent la représentation de la réalité et sont condamnés à décevoir leurs électeurs.

Depuis lundi, j'essaie d'analyser un phénomène de société : l’exigence d’authenticité qui semble correspondre étrangement à une certaine dévalorisation de la vérité. Hier, je vous ai présenté la thèse de Lionel Trilling, selon laquelle l’authenticité serait une des caractéristiques de la modernité elle-même. Une manière de revendiquer une forme d’originalité individuelle, qui peut s’avérer anti-sociale.

Or, cette demande d’authenticité concerne, remarquez-le, tous les secteurs. Les spécialistes du marketing le savent bien. Les consommateurs veulent des produits authentiques ; on appellera ainsi certains, parce qu’ils sont issus d’une tradition locale ; d’autres, parce qu’ils sont composés de matériaux réputés « naturels » ; les articles de luxe peuvent être vendus très cher, parce qu’ils sont issus d’un savoir-faire ancestral. Etc. On peut se moquer, comme Francesca Elliott, de ces riches New-yorkais qui remplacent leurs belles tables de cuisine, par des vieilles portes de bois massif, rugueuses et rongées par les vers, venues de quelque vieille ferme du Mid-West… mais c’est ainsi. Les gens veulent « de l’authentique ». On leur en vend.

C’est évidemment dans le domaine politique, que cette demande d’authenticité s’avère la plus cruciale. Les partis populistes, partout à la manœuvre en notre époque désenchantée, sont fondés sur une prétention toute particulière à l’authenticité. C’est la thèse que développait, l’économiste et politologue Timur Kuran dans un essai publié, l’an dernier, par le site Cato Unbound. Les populistes écrivait-il, sont "censés parler avec leur cœur, dire ce qu’ils voient, et donner voix aux inquiétudes des masses. » Leur promesse politique ? Si on leur donne le pouvoir, celui-ci deviendra plus honnête.

Il ne faut pas se le cacher : ils surfent sur la lassitude d’un public agacé des discours convenus et ambigus, destinés à ratisser large. La langue de bois politicienne n’est pas un mythe. Il y a, en effet, une manière de s’exprimer, vague et ambiguë, technocratique ou moralisatrice, qui est devenue le style même du pouvoir.

Mais si les dirigeants des Etats démocratiques paraissent souvent s’adresser de manière différente aux divers segments de leur électorat, c’est pour des raisons dont le public n’a pas conscience.

Et Timur Kuran prend l’exemple bien concret d’un élu des Etats-Unis qui souhaite la création d’une école dans un quartier défavorisé. Il va lui falloir convaincre des électorats aux idées et aux intérêts divergents. Aussi, aux uns - les entrepreneurs, il va vanter l’amélioration du niveau de qualification des habitants. Aux autres, - les classes moyennes, il va expliquer que cela aura pour effet de faire régresser la criminalité. Aux intéressés, il tiendra le discours de la justice sociale. Un dirigeant, dans une démocratie, doit bâtir des coalitions. Dans une société qui, comme les nôtres, accepte et valorise la diversité des opinions et des intérêts, il n’y a pas d’action collective possible sans compromis. Oui, les élus doivent adapter (tailoring, faire du sur-mesure) leur discours en fonction des publics visés. Cela n’a rien à voir avec l’inauthenticité qu’on leur reproche, mais avec cette nécessité de forger des coalitions.

Mais l’obligation dans laquelle ils se trouvent de fédérer des publics différents peut aussi donner l’impression d’un manque de sincérité. Car, après tout, des politiciens peuvent mentir dans le un but moins noble que de faire construire une école. Pour acquérir ou conserver le pouvoir, tout simplement… Et cette impression, qui n’est pas infondée, gonfle aussi l’actuelle poussée populiste. Trump, par exemple, pour se distinguer de la classe politique américaine traditionnelle, s’est imposé en s’exprimant de manière vulgaire et provocatrice. Par des gestes transgressifs, il mettait en scène sa supposée différence ; son éloignement de « l’establishment », de Washington.

La stratégie des leaders populistes, lorsqu’ils s’emparent d’un parti, c’est de poser au représentant de la base contre la machine électorale. Cela les rend, sur le moment, « rafraîchissants », écrit Timur Kuran.

Mais cette pseudo-sincérité a pour inévitable conséquence un appauvrissement dans la présentation de la réalité ; une réduction des problèmes les plus complexes à quelques idées-fixes ressassées. En français, on dit « y’a qu’à, faut qu’on »… Les politiciens populistes expliquent que tous les problèmes peuvent être résolus sans léser les intérêts d’aucune fraction de l’électorat. Ce qui est un mensonge. Généralement, ils prétendent que, seul, l’étranger paiera la facture de leurs promesses inconsidérées. Mais qui ne voit que les mesures protectionnistes, par exemple, ou les « dévaluations compétitives » provoquent inévitablement des réactions de même ampleur chez les partenaires commerciaux…

Lorsque les candidats populistes sont élus, car cela arrive, dit encore Timur Kuran, qui écrivait avant la victoire de Trump, ils s’avèrent, bien entendu, incapables de tenir la plupart de leurs promesses électorales. Alors, ils mettent en cause des « puissances obscures », le « mur de l’argent », des « complots menés de l’étranger »… Comme les dirigeants des Etats totalitaires attribuaient systématiquement les désastres provoqués par l’application de leurs idées absurdes, aux « traîtres » et aux « saboteurs »….

« Mais rétrospectivement, écrit Timur Kuran, alors que sera éteinte l’excitation de la campagne, les électeurs verront que l’authenticité qu’on leur avait présentée n’était qu’un masque astucieux, porté par leur candidat, dans l’idée de se montrer plus malin que ses adversaires. » Ainsi, prédisait-il, l’authenticité de Trump, s’il parvient au pouvoir, se révèlera une simple affaire d’esbrouffe, d’exagération, émanant d’un personnage à l’égo surdimensionné.

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