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L'avenir de la social-démocratie : un parti qui redistribue le pouvoir, plutôt que les richesses ?

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La recette préconisée par Lisa Nandy, députée travailliste.

Dans le cadre d’une crise assez générale de la social-démocratie en Europe, le cas du parti travailliste britannique est assez représentatif. L’érosion électorale qu’il a subie semble irrésistible. Il est aujourd’hui à 25 % des intentions de vote. Et surtout, son groupe parlementaire et ses sympathisants semblent avoir divorcé. Le Labour risque-t-il le schisme ?

Oui, mais les tensions qui déchirent le parti travailliste ne font que refléter celles qui traversent le pays lui-même, écrit Lisa Nandy, toujours dans Prospect d’avril. Lisa Nandy est une députée travailliste aux Communes, qui a siégé un moment au gouvernement fantôme de Jeremy Corbyn, avant de s’éloigner de ce leader.

Tout le monde le dit et l’écrit : nos sociétés sont coupées en deux par les effets de la mondialisation. Vous avez, d’un côté, ces villes, petites et moyennes, dont les habitants sont attachés à des modes de vie et à leurs communautés locales, qui aspirent à la sécurité et à la continuité. Ils voient disparaître les entreprises, puis les services publics et ressentent un sentiment d’abandon. Comme l’écrit Julian Coman dans The Guardian, « les usines sont parties, remplacées par des jobs précaires et mal payés. Et les syndicats ont perdu une bonne partie de leurs adhérents et l’essentiel de leur influence. » C’est que le nouveau capitalisme s’est affranchi de tout lien avec une nation, une région ou une localité. Aussi, les habitants de ces villes en déclin, privilégient le temps passé en famille et veulent des emplois sûrs.

De l’autre côté, vous avez les habitants des grandes métropoles dynamiques et connectées à ce qui bouge le plus vite sur la planète. Sur des sujets aussi essentiels que l’immigration, le changement climatique, le commerce extérieur, ou les droits des minorités, ces deux électorats divergent de manière de plus en plus radicale.

Or, c’est chez les premiers que les partis de gauche recrutaient, dans le passé, la grande majorité de leurs sympathisants et de leurs électeurs. Deux partis, en Grande-Bretagne, ont clairement choisi leur camp : les nationalistes de l’UKIP se posent en défenseurs des traditions britanniques et de la « Little England » et s’en prennent à l’Union européenne pour tout ce qui ne va pas. Les libéraux-démocrates, à rebours, sont les partisans déclarés d’une modernisation liée à l’Europe. Les conservateurs, observe Lisa Nandy, ont choisi la voie de la non-confrontation et du compromis. Et pour cause : les deux tendances coexistent au sein de leur parti.

Le conflit latent qui n’a cessé d’opposer conservateurs pro et anti-européens finira bien par éclater. Une chance à saisir pour les travaillistes ? C’est ce que croit Lisa Nandy, en tous cas. Pour elle, les travaillistes, quelles que soient leurs divergences sur l’UE, ont davantage en commun que les conservateurs. Cela s’est vu dans le passé, lorsqu’il a fallu défendre le système de santé, le NHS. Aujourd’hui, le Labour peut donner voix à l’aspiration qui monte pour un meilleur contrôle local, pour des services publics correctement financés, pour des emplois qui aient du sens et confèrent de la dignité, pour la vie de famille. C’est le parti travailliste qui peut exprimer les aspirations d’une majorité « décente et raisonnable » - je cite Lisa Nandy.

Comme on le voit, cette députée travailliste ne raisonne plus en termes de classes sociales, ni dans la manière ancienne – bourgeois versus travailleurs, ni dans la manière moderne – métropoles versus périphéries, mais selon des clivages moraux et culturels. Signe des temps. Elle appelle en outre à contrer la présentation populiste des clivages, selon laquelle le peuple serait homogène et frustré dans ses aspirations à la souveraineté par une élite politique, elle-même unie dans sa volonté de puissance. C’est un « discours paresseux », dit-elle.

Notre parti, ajoute Lisa Nandy, a été longtemps considéré comme le parti de l’Etat. Or, le rôle de celui-ci est considéré avec scepticisme par une large fraction de l’électorat. Mais nous devons faire comprendre que nous ne sommes pas un parti qui redistribue les richesses. Nous sommes le parti qui redistribue le pouvoir au sens le plus large. Nous le prouvons dans les villes que gèrent nos élus – nous créons nos propres systèmes d’alimentation en énergie, nous créons des crèches (le système Sure Starts, un peu plus complexe). Notre objectif, c’est de rendre le pouvoir aux communautés de base. C’est pourquoi le Labour veut une régionalisation poussée (regional devolution).

Il faut aider les gens à reprendre le contrôle de leurs propres vies en les accompagnant, en amont. L’Etat ne peut plus se contenter de tendre ses filets de sécurité pour sauver de la chute les perdants du système.

Dans le long papier consacré à la crise du Labour, Julian Coman évoque justement la députée Lisa Nandy. Dans le cadre de la campagne sur le Brexit, elle s’est adressée aux ouvriers de l’entreprise Nissan de Sunderland, dans le nord-est particulièrement touché par la crise. L’encadrement avait mis en garde les ouvriers sur les risques, pour leurs propres emplois, d’une victoire du Leave. « Nous, ils ne nous écoutent pas, peut-être vous écouteront-ils », lui ont dit les dirigeants de l’usine. Mais dans sa propre circonscription, le Leave l’a emporté à 64 %.

Les politiciens des deux grands partis britanniques ont jugé le comportement des électeurs « irrationnel ». L’ancien ministre conservateur George Osborne a publié un livre au titre qui résume leur pensée : The Age of Unreason, l’âge de la déraison. Mais Lisa Nandy ne partage pas ce mépris. Elle observe dans sa circonscription combien les habitants sont attachés à leur identité locale. Cela fait partie de l’estime de soi et ne saurait être balayé de manière méprisante. A ce propos, elle se montre extrêmement critique envers la création de centres d’hébergement pour demandeurs d’asiles dans des villages et des petites villes, sans consultation des populations locales. C’est traumatisant et tout bénéfice pour les racistes, dit-elle.

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