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Le crony capitalism, ou quand patrons et dirigeants politiques font de juteuses affaires ensemble - au détriment de l'intérêt général...

Le crony capitalism, ou les nouveaux visages de la corruption mondialisée

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Le terme "crony capitalism" ou capitalisme de connivence, désigne en anglais un système dans lequel des acteurs économiques parviennent à nouer des liens privilégiés avec des décideurs politiques afin de s'assurer une rente de situation. Au détriment de la concurrence... comme de l’intérêt général.

Le crony capitalism, ou quand patrons et dirigeants politiques font de juteuses affaires ensemble - au détriment de l'intérêt général...
Le crony capitalism, ou quand patrons et dirigeants politiques font de juteuses affaires ensemble - au détriment de l'intérêt général... Crédits : altrendo images - Getty

L’expression fait florès en anglais : crony capitalism ou capitalisme de copinage, de connivence. Elle désigne un système dans lequel certains acteurs économiques parviennent à nouer des liens étroits avec des décideurs politiques assez puissants pour leur assurer, sur leur marché, des rentes de situation. Ces connexions permettent de réaliser, à l’abri de l’état, et à son détriment, de substantiels profits. Et ceux-ci sont habituellement partagés avec les décideurs politiques en question, sous forme de pots-de-vin. Au détriment des concurrents comme de l’intérêt général. 

L’ancien ministre de l’économie turc Kemal Dervis rend compte, ce mois-ci, sur Project Syndicate, de trois livres portant sur le crony capitalism. Le premier, un ouvrage collectif dû à des économistes arabes, analyse le phénomène au Moyen-Orient. Ses auteurs cherchent en particulier à évaluer non seulement l’ampleur du phénomène, pays par pays, mais ses effets mesurables sur leurs performances économiques. Le second, dû à l’économiste suédois Anders Aslund, spécialiste des transitions, se penche sur le cas de la Russie. Il tente de décrypter le système politico-mafieux construit et exploité par Poutine en vingt ans de pouvoir. Minxin Pei, l’auteur du troisième, se penche sur le modèle chinois.

Le capitalisme d’état serait-il plus corruptible ?

Kemal Dervis commence par définir les deux modèles de capitalisme qui, à ses yeux, peuvent définir les rôles respectifs de l’état dans le fonctionnement de l’économie. A savoir le capitalisme de marché et le capitalisme d’état. On dirait que personne ne sait plus à quoi pouvait bien ressembler le socialisme !

« Le _capitalisme de marché à l’occidentale_, écrit Dervis, est généralement défini comme un système dans lequel interagissent de nombreux acteurs économiques en concurrence entre eux sur des marchés décentralisés. Le rôle de l’Etat s’y limite, en théorie, à faire respecter les droits de propriété, à réguler les marchés, à y faire respecter la concurrence et à fournir les services publics, en les finançant par des taxes et des impôts. » 

Dans le capitalisme d’Etat, celui-ci oriente et dirige les investissements vers les activités qui lui semblent prioritaires. Il contrôle étroitement l’activité des sociétés privées, ou peut même les diriger directement, voire s'en rendre propriétaire. 

Evidemment, le risque du capitalisme de connivence est plus élevé dans le second cas que dans le premier. Plus le niveau d’intervention de l’Etat dans la vie économique est important, plus les occasions de s’enrichir grâce aux connexions nouées dans les hautes sphères sont nombreuses. 

Un capitalisme de marché plus vertueux en matière de copinage ?

Mais, poursuit Dervis, il n’y a aucune fatalité en ce domaine. Ainsi, la montée en puissance des « dragons » asiatiques – Singapour, Corée du Sud, Taïwan et Hong Kong s’est opérée sous la direction d’Etats qui se sont beaucoup investis dans la direction de l’économie. Et cependant, ils ont su rester à leur place.  La corruption a été très limitée.

Symétriquement, le capitalisme de marché n’est nullement à l’abri du copinage : l’attribution des marchés publics, en échange d’une petite commission, se rencontre dans bien des pays… 

Selon certains auteurs, le capitalisme de connivence est un phénomène courant dans les premiers stades de développement d’une économie. Aux Etats-Unis, les « barons voleurs » ont bâti leurs prodigieuses fortunes, au tournant des XIXe et XXe siècles en obtenant des états des privilèges, des régulations sur mesure ou des marchés réservés. 

Face à la corruption, quel contrôle démocratique exercer ?

Aujourd’hui, au Moyen-Orient, le phénomène est quasi-général. Mais notent les auteurs étudiés, les résultats sur les performances économiques varient selon les pays. La corruption plombe littéralement l’Egypte. Le capitalisme de copinage ne semble guère handicaper le Liban ou le Maroc. 

En Turquie, l’AKP, en arrivant au pouvoir, a favorisé les petits entrepreneurs, en les aidant à tailler des croupières aux grandes compagnies bien installées, parce que ces dernières étaient souvent politiquement liées à l’ancien pouvoir. Et dans un premier temps, cela a eu un effet positif sur la croissance. Mais depuis, dans plusieurs secteurs, comme la construction, ce copinage politique a eu pour effet de gonfler les prix.

Anders Aslun décrit les « quatre cercles » formés par Poutine, afin de consolider son pouvoir sur la Russie. Les trois premiers associent des dirigeants des dirigeants de l’appareil de sécurité et des oligarques fidèles au président. Leur sont concédés de juteux profits dans l’exploitation du gaz et du pétrole, en échange d’une complète allégeance politique – et des pots-de-vin. Le quatrième cercle, spécialisé dans le blanchiment et l’évasion fiscale, est basé à Londres et aux Etats-Unis…

Le système est très différent en Chine, où les dirigeants ne se considèrent pas comme les propriétaires du pays. Mais « la modernisation sous la direction du parti unique a produit une forme de capitalisme de copinage particulièrement rapace. » Les connexions entre dirigeants publics provinciaux et businessmen privés sont générales. 

Le flou qui entoure le droit de propriété, dans ce système qui se réclame du « communisme » autorisent toute sorte d’abus et de prévarication. Certes, Xi Jinping prétend lutter contre une corruption devenue endémique. Mais l’absence de démocratie, le fait que les dirigeants n’aient pas de comptes à rendre devant les électeurs, mais seulement devant leurs supérieurs hiérarchiques au sein de l’appareil du pouvoir, rend leur contrôle très difficile. 

Car, conclut Dervis, l’arme la plus efficace contre « le capitalisme de copinage », reste encore la démocratie. Là où la presse peut enquêter librement, où les juges ne sont pas empêchés par le pouvoir politique, les abus sont généralement mis en lumière et leurs auteurs punis. 

par Brice Couturier

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