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Chaque jeudi au début des années 1920, à Vienne, un groupe de scientifiques et de philosophes se retrouvait pour un séminaire au Café central. De leurs travaux est issu l'empirisme logique.

Le Cercle de Vienne, philosophie de la sobriété pour notre temps

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Par besoin de désintoxication conceptuelle ? Notre époque redécouvre l'empirisme logique. Et ce groupe de scientifiques et de philosophes viennois qui organisait un séminaire hebdomadaire dans les années 1920 et prônaient le respect des faits contre le discours confus des idéologies.

Chaque jeudi au début des années 1920, à Vienne, un groupe de scientifiques et de philosophes se retrouvait pour un séminaire au Café central. De leurs travaux est issu l'empirisme logique.
Chaque jeudi au début des années 1920, à Vienne, un groupe de scientifiques et de philosophes se retrouvait pour un séminaire au Café central. De leurs travaux est issu l'empirisme logique. Crédits : Reinhold Voelkel / Imagno - Getty

Cheryl Misak, philosophe canadienne qui enseigne l’histoire de la philosophie analytique à l’Université de Toronto, était bien placée pour synthétiser quatre essais récemment publiés, et ayant pour thème le fameux Cercle de Vienne. Comme elle l’écrit, les années vingt du XXe siècle furent certes les roaring twenties, l’âge du jazz américain et des cabarets berlinois. 

Partout, on proscrivait l’élément intelligible, la mélodie en musique, la ressemblance dans un portrait, la clarté dans la langue […] au demeurant, toute littérature qui n’était pas "d’action", c’est-à-dire qui ne consistait pas en théories politiques était vouée à la poubelle.    
Stefan Zweig, Le monde d'hier

Vienne, 1920. Irrationalisme frénétique versus philosophie

Mais le déchaînement de violence absurde qu’avait déclenché la Première Guerre mondiale a produit, dans les années qui l’ont suivie, deux types d’attitudes opposées. 

Dans un premier temps, certains furent emportés par une vague d’irrationalisme frénétique, comme si, après avoir subi des épreuves aussi extrêmes, il leur était devenu impossible de renouer avec les illusions humanistes d’avant-guerre. Les Lumières leur paraissaient soudain dépassées, voire mensongères. Après un contact intime et quotidien avec la mort, l'aspiration à une vie exaltée. Mais il ne faut pas oublier que, vers la fin de la même décennie, à côté des agitations avant-gardistes, et dans une large mesure contre elles, d’autres s’attelèrent à mettre un terme à ce sabbat de sorcières. Peut-être parce qu’ils en pressentaient les retombées politiques. Car le nazisme allait être, lui aussi, et à sa façon diabolique, une réaction en actes envers le rationalisme et les Lumières : une politique de l’instinct ; un nouvel accès de déchaînement pulsionnel. 

On pense, bien sûr, au Bauhaus, à l’austro-marxisme, au constructivisme. Autant d’aspiration à renouer avec la netteté, dans les arts, comme dans la pensée ; à tenir à distance les fureurs équivoques. 

Contre les spéculations métaphysiques, une philosophie qui emprunte aux sciences exactes

C’est ainsi que, chaque jeudi, à Vienne, un groupe de scientifiques, de logiciens et de philosophes se retrouvait pour un séminaire, suivi d’une réunion au Café central. Ils étaient résolus à ramener de la rigueur dans ce chaos, à dissiper les faux-semblants en cherchant la manière la plus nette de s’exprimer. Désireux d’unifier les sciences, ils voulaient en outre, à partir de leurs méthodes, dégager les règles incontestables permettant d’accéder à la vérité dans tous les domaines. Contre le langage confus des idéologies, qui cherche à embrouiller, ils prônaient, le respect des faits.

En 1929 parut sous le titre La conception scientifique du monde, le manifeste du Cercle de Vienne. Publié sans nom d’auteurs, il a été rédigé par les trois membres les plus favorables au socialisme du groupe, Hans Hahn, Otto Neurath et Rudolf Carnap. Mais le but des auteurs n’était pas politique. 

Ils entendaient imposer à la spéculation philosophique des méthodes inspirée des sciences exactes. Pour eux, la philosophie devait apprendre à respecter les règles de la logique et à confronter toutes ses assertions à l’épreuve de l’expérience. Tout énoncé qui n’est pas susceptible d’être vérifié de manière empirique, disaient-ils, est dépourvu de signification. Les "énigmes insolubles", celles de la métaphysique en particulier, devaient être congédiées comme autant de faux problèmes. Leur combat était un combat pour la clarté. Pour les Lumières…

Contre les brumes heideggériennes, un combat pour la clarté

Dans leur collimateur : Heidegger. A ses "profondeurs insondables", ils opposaient la maxime : "en science pas de profondeur, tout n’est que surface". Sa prétention à "l’authenticité existentielle" n’était à leurs yeux qu'un style de pensée confuse qui avait éventuellement sa place du côté de la poésie, ou de la musique. Certainement pas de la philosophie.

Ils étaient philosophes, comme Moritz Schlick, ou Rudolf Carnap, mathématiciens, comme Kurt Gödel, ou Hans Hahn, sociologues et économistes, comme Otto Neurath. Leurs noms ont été longtemps oubliés. Par contre, certains de leurs épigones sont devenus des références. Hans Kelsen, dans le domaine du droit, Karl Popper en philosophie des sciences et surtout Ludwig Wittgenstein, en qui beaucoup voient le philosophe le plus important du XXe siècle, sont des satellites du Cercle de Vienne.

Moritz Schlick fut assassiné sur les marches de son université par un de ses anciens étudiants en juin 1936. Aussitôt la presse d’extrême-droite autrichienne se félicita de la disparition de cet "intellectuel juif". Même si Schlick lui-même n’était pas juif, une bonne partir des membres du Cercle de Vienne l’étaient, en effet. Le Cercle se dispersa aussitôt.

Un Cercle contraint à l'exil par le nazisme

Lorsque Hitler envahit et annexa l’Autriche en 1938, les intellectuels de premier plan ayant tourné autour du Cercle de Vienne, avaient déjà émigré. Wittgenstein avait accepté un poste à Cambridge, Popper, en Nouvelle-Zélande, Neurath aux Pays-Bas. 

Mais la plupart, comme Carnap, Kelsen, ou Gödel avaient choisi les Etats-Unis. Pas étonnant que l’empirisme logique dont ils étaient les théoriciens soit devenu, après la guerre, l’un des courants dominants de la philosophie outre-Atlantique. Comme le disait ironiquement Walter Cook, administrateur de l’université de New York : "Hitler secoue l’arbre, je ramasse les fruits."

L'un des livres consacrés au Cercle de Vienne, celui de Karl Sigmund, pourrait être traduit en français par "Une pensée exacte dans un temps dément". Comme l'écrit Cheryl Misak, "Nous aussi, en ce moment, nous vivons des temps déments". Peut-être est-ce la raison pour laquelle on relève ce soudain intérêt pour ces penseurs austères qui prônaient une forme de sobriété intellectuelle...

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