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Miles Davis poses at the side of the stage at the Newport Jazz Festival on July 4th 1969 in Rhode Island

Le cool, au confluent du jazz, du roman noir et de "l'existentialisme"

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Qu'est-ce qu'être cool ? Et comment l'attitude "cool" est devenue le marqueur des jeunesses américanisées.

Miles Davis poses at the side of the stage at the Newport Jazz Festival on July 4th 1969 in Rhode Island
Miles Davis poses at the side of the stage at the Newport Jazz Festival on July 4th 1969 in Rhode Island Crédits : David Redfern - Getty

Un universitaire américain, Joel Dinerstein, vient de publier un essai sur les origines du cool. A l’origine, le cool désigne un courant du jazz, qui se réfère au jeu de Lester Young, mais dont les trois coups sont véritablement frappés par Miles Davis en 1949 et 1950, avec Birth of the Cool.

Oui, sauf qu’on oublie, lorsqu’on évoque cet album mythique de Miles Davis, qu’à l’époque où il enregistre ces morceaux, en compagnie des saxophonistes Gerry Mulligan et Lee Konitz, le 33 tours n’existe pas encore. Ce n’est qu’en 1957 que les morceaux, enregistrés entre avril 1949 et mars 1950 et diffusés alors en 78 tours, seront réunis sur un seul disque. Un album qui portera le titre-manifeste de Naissance du Cool. Et c’est alors seulement que le « jazz cool » va devenir un mouvement bien identifié, une école musicale. D’ailleurs Birth of the Cool n’est pas si cool. Il demeure imprégné de be bop. C'est en particulier le cas de sa section rythmique. C’est Miles Ahead (1957) qui est vraiment cool.

Mais qu’est-ce qu’être cool ? A l’origine, ce mot désigne en anglais le climat, la température : ni trop chaud, ni trop froid. Or, dès le XVI°, il commence à prendre un sens figuré, renvoyant à un état d’esprit mesuré, calme et rationnel. Sa mère exhorte Hamlet à « asperger d’une cool patience la chaleur et la flamme de son humeur enfiévrée. » Reste cool, Hamlet ! C’est le sens qu’a conservé le mot dans des expressions anglaises comme « with a cool hand », qui signifie le fait d’aborder un problème avec calme et sérénité. Pendant la Seconde guerre mondiale, le gouvernement exhorte les Britanniques à rester calmes et à ne pas céder à la panique (Keep Calm !) malgré les bombardements aériens allemands. Aujourd'hui, on dirait : restez cool !

Qu’est-ce qui est cool ? Deux psychologues de l’Université de Rochester (New York), Dar Nimrod et Ian Hansen, ont mené une série d’expériences pour tenter de le déterminer. Ils ont présenté à un panel de volontaires des associations d’idées, afin de tenter de préciser ce qui est ressenti comme « cool ». Deux groupes d’associations se dessinèrent. Ils ont baptisé le premier « cachet coolness », le second contrarian coolness ». Et cette distribution montre bien l’ambivalence de la catégorie. Cachet en anglais renvoie à la notion de prestige. Le cachet cool est, disent nos psychologues américaines, socialement désirable. Il est décrit comme à la fois attractif et amical. En français aussi, une fille cool désigne une personnalité bienveillante. Contrarian évoque la seconde polarité du cool. Le mot évoque alors une dureté, ironique et rebelle. Lauren Bacall incarnerait bien la première et son compagnon, Humphrey Bogart, le second. A eux deux, ils incarneraient ainsi ce que veut dire « être cool ».

Dans son livre, The Origins of the Cool in Postwar America, Joel Dinerstein montre que les acteurs-vedettes du film noir arboraient systématiquement le visage impassible des joueurs de poker. Bogart, mais aussi Robert Mitchum, seraient les parangons du cool à l’écran, anticipant Marlon Brando, l’incarnation du cool. Pas d’émotion apparente, sinon une vague ironie, dénotant un fort coefficient de confiance en soi, le sentiment de sa propre supériorité. Il y a un élément de machisme dans le cool, convient Dinerstein.

Mais cela n’empêche pas qu’il y ait eu aussi, à la même époque, celle de l’après-guerre, des femmes vraiment cool. Duke Ellington disait de Billie Holiday qu’elle était « l’essence même du cool ». Il voulait caractériser ainsi la capacité qu’avait Lady Day de conserver son élégance souple et relaxe, même dans les morceaux les plus pathétiques. Il évoque aussi Simone de Beauvoir, mais si je devais décerner le titre de Française la plus cool des années 50, mon choix se porterait sur François Sagan. Une jeune fille, un peu désabusée, prenant son succès planétaire avec toute la désinvolture souhaitable, qui conduit son Aston-Martin pieds nus, voilà qui était vraiment cool.

Pour Dinerstein, le cool a constitué une réaction euro-atlantique des sociétés, enrégimentées durant les combats, une manière de réaffirmer les droits de l’individu à l’épanouissement, après les privation de la guerre, de se débarrasser des contraintes et des restrictions. D’où l’intérêt qu’il porte aux caves de Saint-Germain des Près – qu’il a un peu trop tendance à confondre avec l’existentialisme. Miles Davis flirtant avec Juliette Greco et enregistrant la musique du film Ascenseur pour l’échafaud ; vous avez là « l’existentialisme », le jazz et le film noir – les trois ingrédients de l’origine du cool, selon Dinerstein.

Reste à comprendre comment le cool est devenu le langage de référence des jeunes en se confondant avec le rock. Ce que Dinerstein, qui ne s’entend guère au rock, ne fait pas.

C’est ce que lui reproche le critique musical du Guardian, John Harris, dans Prospect. Pour ce dernier, c’est précisément à partir de sa recréation par Elvis Presley, dans les années 50, que le cool a pu devenir l’attitude caractéristique de la jeunesse mondiale. Comme on sait, le Roi du Rock ne s’est pas contenté de s’inspirer de la musique des Noirs du Sud, il baignait littéralement dans leur culture.

De même John Harris refuse la thèse de Dinerstein selon laquelle le cool aurait pris fin de manière définitive au début des années 80, le glamour et le fric et la frime remplaçant la retenue ironique et la maîtrise distanciée du cool. On ne peut que lui donner raison. Toute l’histoire du rock est marquée par l’irruption de modes marquées par le cool. Le cool n'a pas dit son dernier mot.

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