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Le président Barack Obama quittant Washington pour le sommet du G7 en Allemagne en juin 2015

Le cool et la politique

6 min
À retrouver dans l'émission

Obama a été un président cool. Pas en tant que démocrate. En tant que Barack Obama.

Le président Barack Obama quittant Washington pour le sommet du G7 en Allemagne en juin 2015
Le président Barack Obama quittant Washington pour le sommet du G7 en Allemagne en juin 2015 Crédits : Andrew Caballero-Reynold - AFP

Ces deux derniers jours, j’ai surtout pioché mes chroniques dans l’essai consacré à la naissance du cool, publié ces jours-ci par un universitaire américain, Joel Dinerstein. Parce que c’est l’actualité. Mais je ne pouvais pas omettre un autre ouvrage sur le cool, écrit, par un Français, celui-là, et paru il y a seulement deux ans chez Robert Laffont. Il s’agit de l’essai de Jean-Marie Durand, rédacteur en chef adjoint aux Inrocks, intitulé Le cool dans nos veines. Il est sous-titré Histoire d’une sensibilité.

Dinerstein centre son ouvrage sur la généalogie du style cool dans l’histoire culturelle des Etats-Unis d’après-guerre. Durand s’intéresse, lui, au cool comme style de vie, sans le limiter à une époque ni à un lieu géographique précis. Dinerstein insistait sur l’origine noire de ce style et faisait s’entrecroiser jazz, film noir et existentialisme. En réalité, c’est le critique d’art Robert Farris Thompson qui a établi l’origine ouest-africaine de l’esthétique du cool américain. Dans un article paru dans la revue African Arts en 1973, il avait montré l’étrange parenté existant entre la notion américaine de cool et ses équivalents dans plusieurs langues ouest-africaines. En particulier, je cite : « Une capacité à se montrer nonchalant au bon moment ». L’article était intitulé An Aesthetic of the cool.

Jean-Marie Durand admet cette origine, mais il refuse d’assigner le concept à une esthétique, à une époque, à une culture. Il écrit que le cool, qu’il définit comme « une allure de vie », ou encore « un régime de vie », est « partout et nulle part ». C’est « un objet trop glissant » pour recevoir une définition précise. Et cette ouverture, cette disponibilité, cette fluidité ferait partie de son concept même. Figer le cool en une définition rigoureuse serait « pas cool ».

Il n’échappe pas, toutefois, à la nécessité de dresser une archéologie du cool. Et elle nous amène dans les mêmes parages que l’histoire selon Joel Dinerstein. Là où j’attendais Durand, puisqu’il est français, c’est du côté de la politique. Car, c’est bien connu, les Français sont hyperpolitisés. Il n’évite pas le sujet, contrairement à bien d’autres auteurs. Il montre bien comment les deux termes de la proximité et de la distance, qui travaillent le cool, créent chez ceux qui en font leur mode de vie le risque de la dépolitisation. Mais il indique la voie d’une politisation possible du cool par le biais d’un activisme politique renouvelé. Il est bien obligé cependant d’admettre « qu’une sensibilité ne fait pas une politique et « qu’il n’y a pas de politique cool qui vaille. »

Obama était « cool ». Et Tony Blair a lancé le slogan « Cool Britania ». Le cool peut-il donner lieu à une politique précise et si oui, laquelle ?

Dans un essai paru en Grande Bretagne en 2000 et traduit par les éditions Autrement, L’esprit cool, deux anthropologues britanniques, Dick Pountain et David Robins, ont apporté à cette question une réponse tout-à-fait catégorique : non, il n’y a pas de politique cool possible. Obama était cool, c’est vrai. Par son comportement, son style d’humour, sa décontraction, son élégance. Mais pas en tant que président démocrate. Les démocrates ne sont pas plus cool que les républicains. L’esprit cool peut s’investir dans les idéologies les plus opposées. Dans le machisme du cow-boy comme dans le pacifisme végétarien antinicléaire ; du côté de l’anticapitalisme ou de celui du libertarianisme. Le cool n’est pas une idéologie, c’est un état d’esprit, un comportement. Et même, selon certains, un tempérament.

Et nos auteurs (Pountain et Robins) résument ainsi : « Le cool est une attitude d’opposition adoptée par des individus ou des petits groupes pour exprimer un défi envers l’autorité. Nous considérons le cool comme un état permanent de rébellion privée. Il ne s’annonce pas par des slogans hurlés, mais se dissimule derrière le masque d’une impassibilité ironique. » « A l’origine, c’est une forme de résistance passive, imaginée par des opprimés rebelles – esclaves, prisonniers, dissidents politiques. Des gens auxquels la voie de la révolte ouverte est fermée, car bien trop risquée. Aussi ont-ils appris à cacher leur défi derrière un mur de détachement ironique, prenant ainsi leurs distances avec les sources de l’autorité, plutôt que de les affronter. »

Et les auteurs de citer la pratique du « shucking speech » des Noirs américains. Elle consiste, en présence d’une autorité revêtue ou non d’un uniforme, à feindre une soumission tellement exagérée qu’elle ne peut être reçue que comme parodique – mais qui ne saurait donner prétexte à une arrestation...

Pountain et Robins relèvent que ce masque de détachement ironique peut être aussi utilisé pour dissimuler ses véritables sentiments. Ainsi du dandy, qui joue l’ennui face au danger, ou feint de s’amuser des insultes qui lui sont adressées. « Tiens il pleut, non on nous crache dessus », a écrit Andy Warhol, qui en savait long sur le cool

… Un sociologue spécialiste du marketing, Joeri Van den Bergh, résume ainsi : la coolness est une vertu de résistance passive qui s’exprime à travers des attitudes partagées et un style. Mais Van den Bergh ne fait pas l’impasse sur une dimension essentielle et introuvable chez la plupart des autres spécialistes du cool : la drogue. Le fameux détachement observé chez nombre de musiciens de jazz avait un nom tragique, puisqu’il a causé la mort prématurée de nombre d’entre eux. Et ce nom, c’est l’héroïne. Le cool dans nos veines, comme écrit Jean-Marie Durand.

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