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Photo non datée du saxophoniste ténor américain Lester Young . Surnommé "Prez", il a créé un style d'improvisation qui a jeté la plupart des bases formant la structure du solo dans le jazz moderne.

Le cool, une attitude venue de la minorité noire aux Etats-Unis dans l'après-guerre

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Au-delà de son expression musicale - le jazz cool -, le cool traduit un état d'esprit, une prise de distance ironique avec le monde.

Photo non datée du saxophoniste ténor américain Lester Young . Surnommé "Prez", il a créé un style d'improvisation qui a jeté la plupart des bases formant la structure du solo dans le jazz moderne.
Photo non datée du saxophoniste ténor américain Lester Young . Surnommé "Prez", il a créé un style d'improvisation qui a jeté la plupart des bases formant la structure du solo dans le jazz moderne. Crédits : STF - AFP

Ayant exercé, au cours d’une carrière journalistique pleine d’imprévu, la fonction de critique musicale, j’avais tendance à considérer le cool comme un simple courant du jazz. Une tendance qu’on désigne souvent par la référence à un grand ancêtre commun : Lester Young.

Billie Holiday, que Lester Young a souvent accompagné au saxophone dès les années 30, l’avait baptisé « Prez » - pour président. Une manière de définir l’impression que produisait sur tous ceux qui l’ont approché cette étonnante personnalité. Portant des chapeaux foncés à larges bords, des costumes croisés à pochette, Lester pouvait jouer du ténor, tout en conservant sa cigarette dans la main droite. Il affichait en permanence une élégance décontractée, une impassibilité et un détachement, qui contrastaient avec la sensibilité à fleur de peau de son jeu au saxophone. A une époque où il était de bon ton de faire le clown au moment de lancer son solo, il manifestait, au sein de l’orchestre de Count Basie, une forme de retenue qui pouvait passer soit pour de la timidité, soit pour de l’arrogance. Il était vraiment « cool ».

Techniquement, son jeu est caractérisé par un quasi-effacement la différence entre les temps forts et les temps faibles, un décalage presque imperceptible sur la barre de mesure, dont Miles Davis saura se souvenir, à la trompette. Le son était léger, l’inspiration, introspective. Un critique a écrit qu’on imagine souvent Lester, jouant, comme on médite, allongé sur le lit d’une chambre d’hôtel. Il arrivait aussi à ce grand introverti de porter des lunettes de soleil en pleine nuit – une mode adoptée ensuite par les « cool cats » de l’après-guerre. En tous cas, Lester Young est l’inventeur non seulement du style cool, mais du mot dans son sens actuel : élégance, maîtrise de soi, distance ironique, décontraction songeuse. C’est donc lui qui, le premier, a utilisé le mot cool dans son sens actuel. Il avait d’ailleurs tout un argot personnel, comme l’usage du mot « bread » (pain) pour désigner l’argent - qui s’est répandu progressivement hors du milieu du jazz et demeure en usage aujourd’hui.

Le cool, ce « style frais », dont Lester aura été le précurseur avant la guerre, devait triompher dans le jazz durant la décennie qui court de 1949 à 1960, alors que Lester lui-même, détruit par son expérience dans les geôles de l’armée américaine et par l’alcool, n’était plus que l’ombre de lui-même. Le jazz cool venait à point pour calmer le jeu, après l’exubérance du be bop, illustré par Charlie Parker, Dizzie Gillepsie et Thelonious Monk. A ces improvisateurs déchaînés, jazz cool opposait une musique détendue, aux sonorités feutrées, donnant un rôle déterminant aux arrangeurs. Miles Davis, toujours à la pointe des modes musicales, quitte Charlie Parker, pour enregistrer Birth of the Cool en 1949 et 1950. Un album très élaboré, dont les arrangements sont dûs à Gil Evans. C’est Birth of the Cool qui lance véritablement le « jazz cool », le jazz frais. Il va être adopté par nombre de musiciens blancs de la côte ouest, comme le saxophoniste Stan Getz et le trompettiste Chet Baker, en opposition au be-bop new yorkais. Comme si la côte ouest devait apaiser le jazz, le rendre plus détendu – cool en un mot.

L'actualité du cool est éditoriale. Joel Dinerstein, un professeur d’histoire de la civilisation américaine à l’Université de Tulane, vient de publier un essai intitulé The Origins of the Cool in Postwar America. Il avait déjà étudié l’histoire du swing dans l’entre-deux-guerres. Pour lui, le cool, avant de caractériser un courant du jazz, imprègne tout un climat culturel qui émerge dans l’après-guerre. Il le situe aux confluents de trois tendances : le jazz, le film noir et l’existentialisme. Un courant fait d’échanges entre les deux rives de l’Atlantique. Issu de la minorité noire, il a été progressivement adopté par la jeunesse blanche.

Pour Joel Dinerstein, en effet, cela ne fait aucun doute : le cool est d’origine noire. Le mot lui-même reprendrait un concept venu de la langue Yoruba, une langue nigéro-congolaise – que traduit le mot ititu. Comme cool, ititu désigne à la fois une température modérée et un état d’esprit. L’adjectif cool aurait ainsi exprimé, au sortir de la deuxième guerre mondiale, une attitude typique des Africains-Américains, comme on dit à présent. Il s’agissait, en particulier, de rompre avec le « tomming_ ». C’est-à-dire de refuser de jouer le jeu de « l’Oncle Tom », cette caricature du « _bon Noir », jovial, hilare et roulant des yeux. Ce personnage dans lequel le public blanc tendait à cantonner « l’amuseur noir », qu’il soit musicien ou danseur de claquettes, avait été assimilé, bien malgré lui, à Louis Amstrong.

Le cool, selon Joel Dinerstein, serait donc une manière spécifiquement noire de tenir tête au racisme, omniprésent dans la société américaine de l’après-guerre. Elle prendrait la forme d’une réserve ironique envers le monde environnant, d’élégance détachée et de contrôle de soi. L’écrivain noir américain LeRoi Jones l’analyse en ces termes : « être cool, c’était rester calme, et même non affecté par quelque horreur qui puisse se présenter. » Bref, une manière de tenir tête au racisme, en contredisant par son attitude tous les stéréotypes associés par lui à la négritude. Et cette espèce de détachement tranquille, d’élégance négligente aurait progressivement imprégné toute la culture jeune américaine, à partir des années 50.

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