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L'Albanie, le pays qui a construit le plus fort taux de blockhaus par habitant au monde. Ils sont devenus des vestiges prisés par les touristes.

Deux frères, une frontière et le destin d'un exilé albanais

5 min
À retrouver dans l'émission

"Le pays des pas perdus" de l’écrivain albanais Gazmend Kapllani : un grand livre sur les ambivalences de l'immigration.

L'Albanie, le pays qui a construit le plus fort taux de blockhaus par habitant au monde. Ils sont devenus des vestiges prisés par les touristes.
L'Albanie, le pays qui a construit le plus fort taux de blockhaus par habitant au monde. Ils sont devenus des vestiges prisés par les touristes. Crédits : Valery Sharifulin - Getty

De l'humiliation de l'immigré à la nostalgie de l'exilé

Dans un de ses précédents livres, l’écrivain albanais Gazmend Kapllani racontait cette blague, qui court dans le milieu de ses compatriotes, émigrés comme lui en Grèce : un Américain, un Français, un Grec et un Albanais se retrouvent au sommet de la Tour Eiffel. "Jetez ce que vous estimez avoir en trop" leur conseille leur guide. L’Américain jette une liasse de dollars, le Français une bouteille de champagne. Convenu. L’Albanais, lui, se tourne vers le Grec et lui dit : « Toi, je sais très bien à quoi tu penses… ». 

Il y a beaucoup d’Albanais en Grèce. Et ils n’ont pas très bonne réputation. Faites cette expérience : allez déclarer un vol quelconque dans un commissariat grec. Avant que vous ayez commencé à parler, on vous y dira : « Bien sûr, c’était un Albanais… »

D’un côté, les humiliations de l’immigré, la méfiance et le rejet auxquels s’expose l’étranger venu d’un pays plus pauvre ; de l’autre, les nostalgies de l’exilé, le déchirement intime de celui qui a jugé impossible de poursuivre sa vie dans le pays de ses parents, mais que tourmente le sentiment d’avoir abandonné sa patrie - tels sont les thèmes de tous les livres de ce formidable conteur, Gazmend Kapllani, un écrivain albanais à découvrir. 

Dans son dernier livre traduit en français, Le pays des pas perdus, cette tension entre l’appel de l’ailleurs et la nostalgie des origines est incarnée par deux personnages. Deux frères qui se retrouvent en Albanie à l’occasion de l'enterrement de leur père. Frederick a fait le choix de rester au pays malgré tout. Parce que sa sagesse lui enseigne de privilégier le bon côté des choses et de se satisfaire de ce qu’il a sous les yeux, il pense que l’on ne peut bien vivre qu’à l’intérieur de certaines limites – géographiques et morales. Lorsqu’on les franchit, on se perd soi-même et on ne sait plus qui l’on est.

Son frère Karl, double transparent de l’auteur, a, comme ce dernier, profité de l’ouverture des frontières pour fuir ce pays aberrant, l’Albanie. Kapllani lui-même avait vingt-quatre ans lorsqu’il a passé la frontière grecque. Il venait de participer, avec des milliers d’étudiants, au renversement symbolique de la statue de l'ex-dictateur albanais. Certes, Enver Hoxha était déjà mort depuis un quart de siècle... mais son ombre posthume continuait à terroriser la population. 

Comment un immigré albanais est devenu un auteur prestigieux en Grèce...

Kapllani a mangé de la vache enragée en Grèce, mais s’y est établi. Doué pour les langues – il avait appris le français et l’italien pour pouvoir écouter en cachette les radios étrangères – il a passé son doctorat de philosophie dans une université en Grèce et il est devenu un écrivain connu dans ce pays. Il signe deux fois par semaine un éditorial très commenté dans le plus grand quotidien de gauche du pays, Ta Nea

Mais comme le héros de son roman, Kapllani a cependant dû fuir aux Etats-Unis après avoir été battu et menacé de mort par les néo-nazis d’Aube Dorée. Il avait eu l’audace de mettre le nez dans l’histoire des massacres commis par la soldatesque grecque parmi les minorités albanaises. 

Roman autobiographique, "Le pays des pas perdus" est en outre un condensé des expériences vécues par son auteur, riche d’aperçus sur ce pays des Balkans original et mal connu

Si son histoire nous est aussi mal connue, c'est parce que l'Albanie a été coupée du monde durant quarante-sept ans. Enver Hoxha, le dictateur communiste qui y avait pris le pouvoir à la fin de la Seconde Guerre mondiale en avait fait, selon l’expression toujours en vigueur « la Corée du Nord de l’Europe », une dictature implacable où les gens suspectés de nourrir des pensées dissidentes disparaissaient dans la nuit. Où les élèves des écoles étaient invités à cracher à tour de rôle sur leurs professeurs, préalablement battus par la police. Dans un pays où Chrétiens et Musulmans vivaient en bonne intelligence, le régime communiste interdit tous les cultes, et persécuta les croyants. 

Parce qu’il refusait la déstalinisation, Enver Hoxha, petit Staline local, rompit d’abord avec l’Union soviétique pour s’aligner sur la Chine maoïste. Par la suite, il se fâcha aussi avec les Chinois et exigea la construction de milliers de blockhaus et de casemates de béton, en vue d’une bien improbable invasion. 

"Le pays tout entier était une prison », explique Kapllani. S’approcher des frontières était très dangereux." Pour le prix de ces folies et de l’autarcie à laquelle les condamnait leur régime délirant, les Albanais vivaient en outre dans une extrême pauvreté.

Après celui de la nomenklatura communiste, le règne des oligarques et des mafieux ?

Pas étonnant que, sitôt que les frontières réouvertes en 1991, des dizaines de milliers d’Albanais choisirent de fuir leur pays, en ruines, malgré les risques encourus. Mais, de retour dans sa patrie perdue, Karl découvre qu’elle est devenue la proie des oligarques et des mafieux. Le "roi du béton" est découvert assassiné en compagnie de sa maîtresse dans sa Jaguar toute neuve. Quand donc l’Albanie deviendra-t-elle un pays européen comme les autres ? Peut-être faudrait-il que les "Karl" rentrent chez eux, mettre un peu d'ordre dans leur pays...

par Brice Couturier

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