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Le libéralisme n'est pas ce que vous croyez...

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"Liberal", aux Etats-Unis veut toujours dire "de gauche". Mais d'une certaine gauche.

En fin d’année, la coutume est de donner des conseils de lecture. Hier, je vous proposai des ouvrages tendant à défendre le populisme. Ce matin, ma chronique s’intéresse, au contraire, au libéralisme.

Un exercice de salubrité lexicale, destiné à faire barrage à la vague populiste.

Comme l’avait si bien relevé Viktor Klemperer, le totalitarisme s’ingénie à perturber le sens des mots, afin de rendre l’ignoble acceptable. Et de nos jours, ce sont les populistes qui s’ingénient à tout mélanger, tendent à se faire passer eux-mêmes pour le peuple.  "Il serait souhaitable de faire subir périodiquement aux mots un "examen de signification", a écrit un philosophe. 

Rendant compte du livre d’Adam Gopnik, A Thousand Small Sanities, consacré à la défense du libéralisme dans l’Amérique de Trump, David A Bell, un critique de The Nation, revue marquée à gauche, écrit : le socialisme, on sait ce que c’est. Ca a une consistance qui perdure à travers les générations. Il y a derrière ce mot un programme économique et social précis. Mais le libéralisme, on ne sait plus trop. 

C’est pourquoi, quand on est de gauche, aux Etats-Unis, on se dit dorénavant « progressive ». Et non plus « liberal », comme le faisaient, par exemple, les partisans de Bill Clinton. Liberal ça sonne à présent comme centre gauche. De gauche, sur les questions de société, pas vraiment de gauche quant à l’économie.

Plus un état d'esprit qu'un corpus doctrinal. 

De fait, les intellectuels de gauche qui, comme Adam Gopnik, proclament leur libéralisme, sont immédiatement perçus comme des critiques du gauchissement du parti démocrate. Et tel est le cas de cet auteur, un chroniqueur bien connu des lecteurs du très chic New Yorker

Pour lui, en effet, avant d’être une doctrine ou une idéologie, le libéralisme est un tempérament, un état d’esprit. Son livre se présente comme une conversation, le soir de la victoire de Donald Trump, avec sa fille, qu’il essaie de consoler au cours d’une déambulation dans une rue plutôt huppée de Manhattan. Le décor est planté. La gauche de Gopnik n’est ni celle des usines fermées de la Rust Belt, ni celle des campus, dont il critique l’intolérance et les préciosités stylistiques, associées au Politiquement Correct. C’est celle de l’intelligentsia réformiste et modérée de la côte Est, qui se méfie des Grands Soirs. Et qui méprise le Donald.

Le "manifeste du rhinocéros" : un animal pas beau à regarder, mais parfait dans son genre...

Elle figure dans un chapitre étrangement titré « Le manifeste du rhinocéros », en hommage à deux de ses inspirateurs, le couple John Stuart Mill et Harriet Taylor, qui se rencontraient clandestinement, paraît-il, devant la cage de cet animal au zoo de Londres. « Le libéralisme est difficile à aimer. C’est drôle à regarder. Ce n’est pas joli, mais, comme le rhinocéros, c’est une réussite complète. » 

Le libéralisme de Gopnik a hérité de notre Montaigne la conviction que l’espèce humaine est maladroite et faillible. Des moralistes écossais des Lumières, comme David Hume et Adam Smith, que les sociétés sont perfectibles. Et de George Orwell, la conviction qu’il faut toujours rester fidèle à la vérité.

Comme l’indique le titre de son livre – sanities renvoie à l’idée de santé mentale, de bon sens, Gopnik mise sur le libéralisme maintenu pour dresser une digue face à la montée du « gangstérisme politique » qu’incarne Trump à ses yeux. Il estime que le traitement du délire politique ambiant relève d’une forme d’hygiène mentale. En même temps, il appelle les libéraux à adopter les « trois p ». Ils doivent être passionnés, patriotes et « public-minded », tourné vers l’intérêt collectif. Le libéralisme ne s'identifie pas au juste milieu, ni ne se réduit à la modération. Le combat pour la liberté n'est pas un médiocre affaire. 

Le "parti de M. Beauf" contre celui de "M. bobo". 

Ici, Gopnik rencontre un autre libéral, dont le livre a fait une très grosse impression aux Etats-Unis et qui, contrairement à celui de Gopnik, a été traduit en français. Je veux parler de La gauche identitaire de Mark Lilla, dont le titre original est The Once and Future Liberal

Pour cet universitaire, la gauche de Hillary Clinton a perdu face à Trump, parce qu’elle s’est focalisée sur les politiques identitaires, perdant en route le sens du commun. « Les républicains ont réussi à persuader la majorité de l’opinion qu’ils sont le parti de M. Beauf, et les démocrates celui de Mm Bobo. (...) Or, il ne peut y avoir de gauche sans une notion de nous – de ce que nous sommes en tant que citoyens. » 

Le libéralisme ? Une affaire très française, selon une historienne américaine. 

Enfin, puisqu’il paraît qu’on ne sait plus ce que signifie au juste le mot libéral, je voudrais mentionner l’ouvrage The Lost History of Liberalism. Son auteure, Helena Rosenblatt retrace l’histoire non pas du libéralisme en tant que doctrine, mais bien l’archéologie du mot « libéral », l’histoire de son emploi dans les diverses langues européennes. Au passage, elle tord le cou à bien des idées reçues.

Car l’adjectif libéral, si on entame l’enquête sémantique dès l’époque de Cicéron, pour la conclure avec la Théorie de la justice John Rawls, comme le fait Helena Rosenblatt, se charge des sens qu’il a pris au fil d’une longue histoire. 

On découvre d'abord dans cet ouvrage aussi documenté que passionnant que le libéralisme est largement une affaire française. Ce qui contraste avec notre réputation étatiste et jacobine. Ensuite, que les libéraux ont été constamment préoccupés par la justice sociale, là encore en contradiction avec la caricature qu'en ont faite leurs adversaires. Enfin, que les théoriciens libéraux ont été souvent des moralistes prônant les valeurs civiques. Opposer républicains et libéraux, comme on le faisait autrefois n'a aucun sens : les véritables fondateurs de notre actuelle République, je veux dire la III°, étaient tous des libéraux...

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