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L'âge des guerres est-il derrière nous ?

"Le spectre de la guerre s'éloigne chaque jour un peu plus..." Vraiment ?

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Alors que certaines statistiques tendent à montrer que l’humanité n’a jamais été aussi pacifique et que nous traversons une période de paix sans précédent dans l’histoire, de nombreux analyses soulignent au contraire que le monde demeure dangereux et que le nier reviendrait à se bercer d'illusions.

L'âge des guerres est-il derrière nous ?
L'âge des guerres est-il derrière nous ? Crédits : Thattaphon Sukborwornophat / EyeEm - Getty

Dans La part d’ange en nous, le psychologue Steven Pinker tend à démontrer à l’aide d’une batterie de statistiques que l’humanité n’a jamais été aussi pacifique. Que nous traversons une période de paix sans précédent dans l’histoire. Et que le spectre de la guerre s’éloigne chaque jour un peu plus. Ce disciple des Lumières est un optimiste qui croit au progrès de la Raison. C’est ce qui explique sa myopie, écrivent, ce mois-ci, dans la revue Foreign Affairs, Tanisha Fazal et Paul Poast. 

Obama témoignait aussi parfois d’un tel optimisme. Dans son discours aux Nations-Unies de 2016, il avait déclaré : « Notre ordre international a obtenu un tel succès que nous tenons pour acquis que les grandes puissances ne se combattront plus dans des guerres mondiales, que _la fin de la Guerre froide a dissipé l’ombre de l’Armaggedon nucléaire_. Les champs de bataille en Europe ont été remplacés par une union pacifique. » C’était faire peu de cas de la guerre qui continuait en Afghanistan, de la guerre civile qui faisait rage en Syrie, de l’attaque de la Russie contre l’Ukraine qui venait de lui arracher la Crimée.

L’idée que l’humanité a définitivement dépassé l’âge des guerres est basé, selon nos auteurs, sur des évaluations biaisées, des mesures inexactes de ce que sont la guerre et la paix. Car les véritables indicateurs vont dans le sens contraire de cet optimisme, « trop beau pour être vrai », toujours selon Fazal et Poast.

Certes, on meurt moins aujourd'hui qu'hier sur les camps de bataille

Qu’on meure moins aujourd’hui que dans les guerres d’autrefois, est exact. Durant la Première Guerre Mondiale, les armées en présence ont perdu en moyenne 5 000 morts par jour. Et la Seconde Guerre Mondiale a fait passer cette effroyable moyenne à 7 000 tués par jour. Tant civils que militaires. Mais la plupart des autres guerres connues duraient beaucoup moins longtemps et causaient beaucoup moins de victimes. La guerre franco-prussienne de 1870, qui est restée gravée dans les mémoires française comme une hécatombe a duré six mois et a fait 200 000 morts de part et d'autre. Les deux guerres mondiales sont donc exceptionnelles et tout rapporter à ces cas exceptionnels brouille la perspective. 

La réalité, c’est que la médecine du champ de bataille a fait des progrès considérables. Les médecins militaires évoquent « l’heure en or » qui sépare la blessure reçue de l’arrivée du blessé sur la table d’opération. Avec les moyens dont ils disposent aujourd’hui, la probabilité de lui sauver la vie est considérable. Et ça se mesure. Le ratio des blessés sur les morts lors des conflits est longtemps resté stable, à trois blessés pour un mort. Les Américains l’estiment à présent à dix blessés pour un mort en ce qui concerne leurs propres forces combattantes. Et on doit pouvoir l'extrapoler à toutes les armées modernes.

Mais pour pouvoir faire bénéficier ses combattants de « l’heure en or », il faut disposer de la suprématie aérienne. Car les blessés doivent être évacués en hélicoptère. C’est le cas dans les guerres asymétriques que livrent les grandes puissances, comme la France au Mali. Cela ne saurait être le cas dans des conflits opposant entre elles des puissances militaires sérieuses. 

La guerre neutralisée par le potentiel destructif de l'armement moderne ? Une illusion de 1899

Dans son livre, Only the Dead, l’historien Bear Braumoeller, indique que les guerres récentes peuvent, en effet, avoir été de faible intensité, mais que rien n’indique qu’il s’agit là d’une tendance durable. Il ne faut pas se faire trop d’illusions. 15 ans avant le déclenchement de la guerre de 14, le livre du polonais Jean de Bloch, La guerre à présent impossible a été un best seller dans plusieurs pays d’Europe. Très informé des derniers développements en matière d’armements, Bloch estimait qu’à l’heure de l’artillerie moderne et de la mitrailleuse, les charges de cavalerie ou de fantassins « baïonnettes au canon » étaient irréalistes. Il avait raison. Il en déduisait que la guerre entre puissances modernes était impossible. Il avait tort.

Aujourd’hui, nous nous berçons de l’illusion que les capacités destructrices des armes nucléaires rendent leur emploi dans un conflit inconcevable. Et donc impossible. Les doctrines d’emploi, tant américaine que soviétique, obéissent en théorie au principe « No First Use ». Pas de première frappe. Celles des autres puissances nucléaires sont beaucoup moins claires. L’asymétrie des forces conventionnelles entre plusieurs d’entre elles pourrait fort bien entraîner un pays vaincu et partiellement envahi à utiliser la bombe atomique, s’il estime menacé ses intérêts vitaux.

Bref, il faut cesser de tout rapporter aux deux guerres mondiales pour se convaincre que nous vivons une ère de paix durable. Les conflits par procuration entre grandes puissances n’ont jamais cessé. Et les dépenses militaires mondiales sont supérieures, en euro constant, à ce qu’elles étaient durant la Guerre Froide. 

Conclusion : la juge à la Cour Suprême Ruth Bader Ginsburg a dit : « il ne faut pas jeter son parapluie sous l’averse, au prétexte qu’on n’est pas mouillé. » Ne pas se bercer d'illusions consolantes. 

par Brice Couturier

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