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Le multiculturalisme canadien : une arme de guerre contre le nationalisme québécois ?

6 min
À retrouver dans l'émission

Le multiculturalisme est né, au Canada, comme réponse à la revendication identitaire des francophones. Il est devenu un moyen de noyer leur différence dans un océan de diversité...

-Si l’échec du multiculturalisme a été prononcé par plusieurs dirigeants et intellectuels européens, il y a un pays où il semble avoir réussi ; c’est le Canada. Ce pays a fait du multiculturalisme son étendard, son identité. C’est parce que cette théorie a, sur place, une longue histoire locale.

Il y a plus d’un quart de siècle qu’a été réunie la « Commission B &B », sur le bilinguisme et le biculturalisme, qui reconnaissait l’égalité des deux peuples fondateurs, anglophone et francophone. C’était la réponse apportée par Ottawa à la « Révolution tranquille » québécoise, qui commençait à menacer l’unité du pays. La Commission B & B déboucha sur la Loi sur les langues officielles de 1969, qui reconnaissait le droit des francophones à communiquer dans leur propre langue avec les administrations fédérales.

Mais c’est en 1971 que le multiculturalisme a été proclamé officiellement dans le pays et en 1988, que ce principe a reçu un cadre législatif, avec la Loi sur le multiculturalisme canadien, destinée à « refléter la réalité changeante de la diversité raciale et ethnique du Canada ». En réalité, on va le voir, le multiculturalisme canadien, qui a été conçu, dans un premier temps, pour répondre aux revendications nationales québécoises, est progressivement devenu un moyen de l’étouffer.

D’abord, il faut souligner qu’un très grand nombre de théoriciens du multiculturalisme sont canadiens, de Charles Taylor, responsable des fameux « accommodements raisonnables », qui est un Québécois anglophone à Will Kymlicka, originaire de l’Ontario, en passant par James Tully, qui a terminé sa longue carrière d’enseignant à l’Université de Victoria, en Colombie britannique.

Ce dernier est certainement le moins connu chez nous. Et c’est dommage, car c’est de loin le plus radical. Car si pour des penseurs comme Kymlicka, les politiques multiculturalistes doivent s’inscrire à l’intérieur du cadre démocratique libéral et sont destinées à compenser des phénomènes d’infériorisation, Tully, lui, refuse radicalement ce cadre conceptuel. A ses yeux, les notions de base de la pensée politique occidentale, telle que la nation, la souveraineté, le peuple, le parti politique ou la propriété sont contaminées par leur origine occidentale. Ils n’ont pas de signification chez les communautés indigènes avec lesquelles l’Etat fédéral canadien entre en négociations. Les utiliser est donc une manière de leur imposer d’avance des repères qui sont les nôtres et non les leurs. Il faut aborder leurs revendications en termes de culture et non de nation.

On voit bien quel est l’enjeu politique de ce débat dans le contexte du Canada. Le multiculturalisme a été, au départ conçu comme une réponse au malaise des francophones. Mais au lieu de déboucher sur la reconnaissance de deux nations fondatrices, égales en droit, elle a abouti à noyer la revendication nationale québécoise, en faisant de celle-ci une minorité ethnique parmi beaucoup d’autres. C’est ce que soutient un essayiste souverainiste comme Mathieu Bock-Côté, dans son livre Le multiculturalisme comme religion politique. A ses yeux, cette doctrine s’est radicalisée au Canada, entraînant un relativisme « fondamentaliste ». Ce qu’elle réclame, c’est l’inversion du devoir d’intégration des immigrés dans la société d’accueil. C’est à celle-ci de transformer ses institutions en fonction de la culture des nouveaux arrivants. Le multiculturalisme est ainsi instrumentalisé par le pouvoir fédéral pour marginaliser les francophones au Québec.

Si le Canada est la terre d’élection du multiculturalisme, le pays compte donc aussi des opposants vigoureux à cette politique. Quels sont les philosophes les plus intéressants à en contester les principes ?

Dans le livre que je citais hier, Philosophies du multiculturalisme, Paul May passe en revue plusieurs critiques de la doctrine multiculturaliste. Parmi eux, Brian Barry, qui n’a pas de mal à montrer la parenté troublante des théories d’un James Tully, qui se réclame de la pensée progressiste la plus radicale, avec les penseurs réactionnaires des « anti-Lumières » : célébration du particularisme aux dépens d’une vision universaliste, préservation des traditions héritées en tant que telles, privilège accordé à une version particulière du Bien au détriment d’autres, tout aussi respectables, et surtout soumission de l’individu à son groupe d’appartenance. Exemple : au nom du droit des peuples premiers à conserver leurs cultures et à faire vivre leurs traditions, Tully a été jusqu’à reconnaître le droit d’une tribu indienne à kidnapper l’un de ses membres, afin de l’obliger à participer à un rituel, si la « pérennité » de sa culture est en jeu. Sans parler de la soumission des femmes, très fréquentes dans ces sociétés traditionnelles patriarcales.

D’ailleurs, Tully, qui récuse les institutions de la démocratie libérale, en raison de leur origine européenne et donc colonialiste, est bien forcé d’imaginer des procédures de négociation destinées à établir quelques règles minimales de coexistence. C’est ce qu’il appelle « constitutionnalisme commun ». Les accords passeraient un « consentement de toutes les parties », dont on voit mal comment il pourrait être obtenu concrètement.

Le débat est centré sur l’opposition entre la nation (Québec) et les cultures. Une partie des Québécois, pour s’opposer aux dérives des accommodements raisonnables, a rédigé, en 2013, une Charte des valeurs québécoises. La Charte n’est pas passée, mais elle témoigne de l’incompatibilité entre une revendication proprement nationale, telle que celle des Québécois, mais aussi des Catalans et des Ecossais, avec l’établissement de droits particuliers pour les minorités en leur propre sein.

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