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Le multiculturalisme crée les divisions culturelles qu'il prétend gérer

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Kenan Malik : pourquoi les politiques "diversitaires" ont échoué en Europe. Et pourquoi elles brouillent le jeu politique classique.

Toujours sur le multiculturalisme, je vous recommande un article de Kenan Malik, paru l’an dernier dans la revue Foreign Affairs, intitulé Multiculturalisme. Communauté versus société en Europe. Kenan Malik, né en Inde et spécialiste d’histoire des sciences, a consacré plusieurs ouvrages fondamentaux consacrés au racisme et au multiculturalisme, questions sur lesquelles sa formation en neurobiologiste lui donne des lumières particulières.

Dans cet article, Malik renvoie dos-à-dos les deux réponses-types contradictoires à la question : pourquoi le multiculturalisme a-t-il échoué en Europe ? Ce n’est ni parce que les gouvernants européens n’auraient pas suffisamment exigé de la part de leurs immigrants que leurs sociétés seraient devenues divisées. Mais ce n’est pas non plus parce que les gens seraient soudain devenus plus racistes et intolérants dans ces pays – ce qui était, on s’en souvient peut-être, l’argument avancé par Zadie Smith.

Le multiculturalisme, poursuit Malik, fait aussi l’objet d’un rejet, parce qu’on lui impute quantité de problèmes avec lesquels il a, au fond, très peu à voir – l’éclatement des nations, la perte de confiance envers les dirigeants politiques, voire le déclin de la classe ouvrière. On lui fait porter trop de chapeaux. Alors que le problème vient d’ailleurs.

D’abord, d’une confusion entretenue entre les deux sens du mot. Multiculturelles sont en effet les sociétés ouest-européennes. C’est un fait et la conséquence des vagues d’immigration de l’après-guerre. Maintenant, le multiculturalisme, c’est une politique conçue non pas comme une réponse à la diversité culturelle, mais comme un moyen de la contenir. Ou plutôt à des politiques volontaristes, qui prétendent faire face à cette situation nouvelle en organisant des communautés. Et pour ce faire, en désignant des responsables afin de servir d’interlocuteurs aux pouvoirs publics dans leurs rapports avec chacune de ces communautés.

Le « paradoxe » de ces politiques diversitaires, c’est que, tout en posant le principe que nos sociétés sont diverses, elles négligent un fait essentiel – à savoir que les "communautés" elles-mêmes ne sont ni homogènes, ni solidaires. Elles aussi sont diverses. « On cherche, écrit-il, à institutionnaliser la diversité, en rangeant les gens dans des boîtes ethniques et culturelles ». Sous prétexte de les protéger et de les organiser, on assigne les individus à des identités définies par les autorités publiques elles-mêmes. Tel est le cas, en particulier, en Europe, des prétendues « communautés musulmanes », qui n’apparaissent homogènes qu’aux yeux de ceux qui ne connaissent pas les musulmans. Car le type de pratique varie d’une manière extraordinaire, non seulement selon leur pays de provenance, mais selon l’évolution des familles en Europe, et tout simplement en fonction des individus. Le problème des politiques multiculturalistes, c’est qu’elles créent elles-mêmes les divisions qu’elles sont censées gérer. Ces communautés ne sont nullement des groupes sociaux « naturels ». Ils se créent du fait des interactions sociales. Mais le fait est que les politiques multiculturalistes tendent à les cristalliser, à les fixer.

Or, selon Malik, l’Europe n’est pas plus diverse aujourd’hui qu’elle l’était au XIX° siècle. Entre un gentilhomme anglais, propriétaire d’une usine et un ouvrier agricole, le fossé culturel était bien plus large que celui qui existe aujourd’hui entre deux habitants du même quartier de Londres, dont l’un a des parents venus du Pakistan et l’autre de Pologne. Ce qui a changé, ce sont les termes dans lesquels s’exprime cette diversité. Autrefois la classe sociale était le principal référent, le grand marqueur des identités.

Aujourd’hui, c’est à travers les cultures que les gens perçoivent leurs différences. C’est d’ailleurs pourquoi le clivage droite / gauche a perdu de sa pertinence. Les anciennes solidarités de classe ont fait place à un sentiment d’appartenance identitaire, fondé sur la race, la culture ou la religion. Et les grands débats idéologiques portent moins sur la société à construire ensemble que sur le partage des avantages entre communautés ; la concurrence entre communautés bat son plein. Les idéologies d’autrefois ont été remplacées par les politiques de l’identité.

Mais pourquoi Malik prétend-il que le « multiculturalisme a échoué » ? Parce qu’il n’a réussi dans aucun des pays qui l’a mise en pratique. Alors même que si l’on prend le Royaume-Uni, l’Allemagne, ou les Pays-Bas, les conditions de cette mise en œuvre ont été, chaque fois, très différente. Chaque fois, on a commis la même erreur : postuler que les minorités voulaient affirmer leur différence et la voir reconnue. Certes, certains de ces immigrés apportaient avec eux des traditions et des modes de vie dont ils étaient fiers et qu’ils souhaitaient transmettre à leurs enfants. Mais ils ne considéraient pas cela comme une affaire politique. « Ce qui les préoccupait, poursuit Malik, ce n’était pas le désir d’être traités différemment. Leur souci, c’était le racisme et l’inégalité." Et non pas la religion et l’ethnicité auxquels on les renvoyait sans cesse. Du moins en ce qui concerne les premières générations d’immigrés. Avec les 2° et 3° générations, la choses allaient changer.... Sous l’effet des politiques multiculturalistes.

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