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Le multiculturalisme, une philosophie critique de la notion libérale d'Etat neutre

6 min
À retrouver dans l'émission

Politiquement, le multiculturalisme naît des espoirs déçus des sixties. Philosophiquement, il se confond avec les critiques de la théorie du contrat social, renouvelée par Rawls.

Cette chronique est destinée à opérer des coups de sonde du côté de ce qui se pense ailleurs, hors Hexagone. C’est pourquoi de manière générale, je n’y évoque pas les livres publiés par des auteurs français. Il y a déjà de nombreuses émissions sur notre antenne qui rendent compte de ces derniers. Mais je vais faire une exception à cette règle pour vous présenter un ouvrage publié aux Presses de Sciences Po, dans la mesure où les auteurs qui y sont étudiés sont presque tous étrangers, peu traduits voire carrément inconnus chez nous. Il s’agit de « _Philosophies du multiculturalisme_ » dont l’auteur, Paul May, enseigne la science politique à Harvard. Il s’agit, en effet, d’un excellent résumé de tout ce qui s’est publié sur le sujet depuis des décennies, présenté d’une manière informée et argumentée, qui en rend la lecture agréable.

Et d’abord quelle définition donner du multiculturalisme ? Si la plupart des analystes distinguent le constat d’une diversité culturelle nouvelle, de la politique visant à institutionnaliser et à favoriser cette diversité, Paul May distingue, lui, trois niveaux, correspondant aux approches sociologique, philosophique et politique. Le sociologue constate l’hétérogénéité ethnique, culturelle et religieuse qui caractérise nos pays à l’heure de la mondialisation. Le philosophe pense cette diversité sur le plan des valeurs et tente de l’articuler à une théorie de la société juste. Le politique cherche à offrir des garanties et des droits aux identités particulières, afin notamment de leur éviter d’être marginalisées, puis écrasées par la culture majoritaire.

Historiquement, Paul May situe l’origine de ces préoccupations dans les années 70 et plus précisément dans le seconde vague féministe et le mouvement des droits civiques. Je voudrais citer à ce propos un essayiste israélien, Gadi Taub, pour qui le multiculturalisme est né précisément à cette époque de l’échec du mouvement étudiant radical des années 60. Le désir de révolution ayant capoté, la contestation a éclaté alors en une multitude de « fronts secondaires », chacun élisant un combat, particulariste, contre « l’establishment ». C’est alors que naît la « politique des identités ». Les mots d’ordre unificateurs issus du marxisme faisant place à une multiplication de « points de vue » ; chacun est déterminé à « déconstruire » le « discours hégémonique » en prétendant parler au nom d’une catégorie particulière de ses victimes. C’est ainsi, relève malicieusement Gadi Taub, « le mouvement protestataire est devenu… une branche de l’Université ».

Mais revenons au livre de Paul May. Il montre bien comment le multiculturalisme philosophique procède d’une critique de la notion libérale d’Etat neutre, conçu comme arbitre entre les intérêts privés. Cet Etat est neutre, en effet, dans la mesure où il a renoncé à se prononcer sur une définition substantielle du Bien. Cet Etat fait corps avec la nation, parce qu’il s’est développé en même temps qu’elle et que, dans certains cas, il l’a même créée. Neutre, il a progressivement limité son rôle à la régulation et à la gestion. C’est parce que s’est développé, face à lui, l’individu autonome de la modernité, désireux de faire ses propres choix. Mais cet Etat neutre et sécularisé, tout comme cet individu autonome et désaffilié, ont tous deux une histoire dont ils ne veulent pas voir combien elle est particulière - et c’est celle de l’Europe. S’absolutisant, ils se sont pensés comme disposant d’une vocation universelle. Mais cette modernité est « ethnocentrée », comme dit Bikhu Parekh. L’Occident confond son histoire propre avec le destin du monde.

Or, les personnes provenant d’autres horizons culturels ne se reconnaissent pas dans ce sujet désincarné. Et elles soupçonnent la prétention à la neutralité de l’Etat de dissimuler un projet de dissolution de leurs communautés d’appartenance, d’éradication de leurs cultures. Mais Paul May insiste aussi sur une préoccupation rarement mise en lumière parmi les sources du communautarisme : la tentative de contrebalancer l’atomisation de la société moderne sous l’effet du consumérisme. Car il s’agit aussi d’une manière de refaire société, de relever le sens civique.

Sur le plan philosophique, qui nous occupe ce matin, le multiculturalisme a partie liée avec le communautarisme. Et c’est pourquoi cette philosophie s’est construite via la critique des théoriciens du contrat social, dont le dernier grand représentant était John Rawls. Ca a commencé avec Michael Sandel qui a mis en pièce l’idée de Rawls selon laquelle la définition d’une société juste nécessiterait que les contractants ignorent quelle place ils occuperaient dans cette société. Tout individu participe au débat public à partir d’une position particulière et d’une communauté particulière. Personne n’a les yeux bandés au congrès fondateur.

De son côté, Michael Walzer insiste aussi sur le fait qu’on ne peut se prononcer sur ce qui est juste qu’à partir d’une tradition donnée. De manière générale, les penseurs du multiculturalisme estiment que ces traditions offrent un horizon de sens à l’action humaine et une forme d’expérience collective. Ils pensent l’individu non pas comme autonome, mais comme enraciné dans une histoire collective, héritier d’une culture sans laquelle il ne saurait penser son rapport au monde et à ses semblables. Comme dans la philosophie romantique, je cite Paul May, « le maintien d’un horizon de significations » ne peut « être fourni que par l’allégeance à une tradition culturelle particulière ». Et le but proclamé du multiculturalisme est de protéger ces traditions, afin de préserver leur diversité.

Mais comment éviter qu’elles entrent en conflit les unes avec les autres ? Que la politique se déplace sur le terrain des identités – où la négociation des intérêts est difficile ?

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