LE DIRECT

Le mythe de la supériorité technique et militaire des Européens

5 min
À retrouver dans l'émission

L'historien britannique J.C. Sharman démolit l'un des idées les mieux partagées sur la conquête du monde par les Occidentaux.

La conquête de l’Amérique, au XVI° siècle, nous dit-on, démontrait la supériorité technique des Européens. 

C'est vrai, les Espagnols et les Portugais ont conquis les Amériques au XVI° siècle avec vraiment très peu d’hommes. C’est à cause de la supériorité que les Européens avaient acquises dans les guerres continuelles auxquelles ils se livraient entre eux. Leurs armements, leurs tactiques militaires devinrent, par la suite, tellement supérieures à celles des autres puissances de leur époque qu’ils sont parvenus à installer leur domination sur le monde entier. Telle est la thèse de la « supériorité technologique de l’Occident » et de la « révolution militaire européenne ». 

Hé bien, oubliez-la, elle est fausse. En tous cas, partiellement fausse. La domination militaire de l’Occident n’a été qu’une parenthèse de deux petits siècles. Bien peu, à l’échelle de l’histoire universelle. 

Phébé, lettre confidentielle en français avec pour slogan « Une idée d’avance » m’a fait découvrir un livre d’histoire qui fait grand bruit dans le monde intellectuel anglo-saxon. Empires of the Weak : The Real History of European Expansion and the Creation of the New World Order, est l’œuvre d’un universitaire britannique, J.C. Sharman, qui enseigne l’histoire des relations internationales à Cambridge. Mais le New York Times lui a consacré un article hyper-élogieux. Sharman met en pièces la thèse de la supériorité militaire européenne. 

Les Européens, explique Sharman, se sont longtemps raconté des histoires : jusqu’à la fin du XVIII° siècle, leurs fameux empires ne consistaient qu’en des comptoirs situés à la périphérie des vrais grands empires, en particulier ceux des Ottomans, des Moghols, et des Qing. Et si ceux-ci toléraient leur présence sur les franges maritimes de leurs immenses Etats continentaux, c’est parce qu’ils y trouvaient leur compte sur le plan commercial. Les Européens, des commerçants, voulaient parcourir les mers. Libre à eux ! 

Il y a tout de même le cas de la conquête des Amériques. Là, il ne s’agissait pas seulement de comptoirs situés sur les côtes ?

Oui, Cortès a attaqué l’empire aztèque avec quatre cents soldats. Et Pizarro n’en avait que 170 lorsqu’il s’en est pris à l’empire Inca. Mais le premier a utilisé la ruse et a fédéré les ennemis des Aztèques. Il a dû sa victoire, c’est bien connu, à la croyance de l’empereur Moctezuma dans le retour du dieu Quetzacoatl. Et la supériorité militaire des Espagnols a été très exagérée par les historiens européens. Les hommes de Pizzaro n’ont d’ailleurs utilisé que leurs épées et non les mousquets des champs de bataille européens. Bien maigre supériorité technologique. 

Mais les Espagnols apportaient avec eux des maladies infectieuses, face auxquelles les Indiens n’étaient pas immunisés. La variole et le typhus. Autrement plus redoutables que leurs mousquetons. Enfin, la pénétration des conquistadors aux XVI° et XVII° siècles en Amérique a été très surestimée par les Européens

Et lorsqu’un nouvel ordre international s’est dessiné, à la fin du XVI° siècle, les petites nations européennes n’y jouèrent qu’une partition modeste. 

  Mais pourquoi sommes-nous restés si longtemps persuadés du contraire, ?

L’une des grandes idées de J.C. Sharman, c’est qu’on réécrit toujours l’histoire du point de vue du vainqueur. 

L’histoire mondiale ayant connu une réelle hégémonie européenne, fort brève, quelque part entre la fin du XVIII° siècle et la moitié du XX°, des Lumières à la Deuxième guerre mondiale, les historiens se sont persuadés que celle-ci était inscrite dès le départ, en 1492. Ce n’était pas le cas. 

Je cite Sharman : « si les petites victoires européennes ont bénéficié d’une telle publicité, _c’est que les Européens allaient gagner à la fin_, alors que les empires ottoman, moghol et chinois, qui étaient bien plus puissants, ont, eux, perdu à la fin. » Mais même ces victoires finales n’ont pas le caractère massif que les Européens se sont plus à prétendre : en Algérie la France dut déployer jusqu’à cent mille soldats dès le milieu du XIX° siècle pour l’emporter. Le plus amusant, ajoute Sharman, dans ses interviews, c’est que les universitaires déconstructivistes, les tenants de l’école « post-coloniale » reprennent à leur compte les légendes de la supériorité technique et militaire de l’Occident, à l’appui de leur thèse…

Ce qui intéresse aussi Sherman, c’est l’idéologie impériale. Comment certaines nations européennes ont pu imaginer que la domination de territoires immenses, situés à des milliers de kilomètres de leurs capitales, allaient les enrichir ? Tel ne fut pas le cas. 

Quant au mythe de l’hyper-rationalité des Occidentaux qui leur aurait assuré une supériorité incontestable, il en rit : « les grandes organisations, dit-il, y compris les armées et les Etats, n’apprennent pas à devenir plus efficaces et ne sont pas pénalisées pour leur inefficacité. »

La grande leçon de cette révision historique, c’est que la fermeture de la parenthèse européenne de l’histoire annonce une espèce de retour à la norme de toujours : la domination des grands empires continentaux asiatiques, la Chine et l’Inde

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......