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Le président ukrainien joue son propre rôle

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Zelensky jouait le rôle d'un humble professeur devenu président pour chasser les corrompus. Est-ce bien son programme en réalité ?

L’Ukraine a élu président un comédien sans expérience politique. Qu’en penser ?

Ce qui s’est produit en Ukraine est tellement stupéfiant qu’il nous faudrait un Baudrillard pour tenter de le comprendre. « Le simulacre, c’est ce qui remet en cause la différence du vrai et du faux, du réel et de l'imaginaire », écrivait Baudrillard. Sous George W Bush, une bonne part du public américain rêvait de remplacer le locataire de la Maison Blanche par le personnage incarné par Martin Sheen dans West Wing, écrit Nina Krushcheva. Eh bien, les Ukrainiens l’ont fait pour de bon. 

Jamais sans doute, dans l’histoire politique, on aura ainsi assisté à la victoire électorale d’un comédien qui joue désormais, sur la scène politique, le rôle qu’il a incarné dans une série télévisée. La fiction a fait irruption dans la réalité. Dans la série Serviteur du peuple, Volodymyr Zelensky jouait le rôle d’un modeste professeur d’histoire, promu à la présidence de la République, pour lutter contre une classe politique corrompue. Et c’est précisément ce qui s’est produit le mois dernier en Ukraine.

Zelensky, qui ne disposait d’aucun parti, qui n’a pas proposé de programme, a été élu au 2° tour de la présidentielle avec un score exceptionnel de 73 %, contre le président sortant, Petro Porochenko. Mieux : Zelensky n’a pas non plus vraiment fait campagne. Il s’est comporté, écrit Peter Dickinson, dans Foreign Affairs « comme un candidat virtuel, évitant les traditionnels meetings, les talk shows et les interviews de presse, leur préférant les spectacles humoristiques et les concerts, les messages très au point sur les réseaux sociaux, et les apparitions soigneusement organisées sur les chaînes de télévision amies ». 

Le dégagisme, version dérision

On peut estimer que les électeurs ukrainiens ont saisi, avec Zelensky, l’opportunité de se débarrasser d’une classe politique qui les exaspérait. Petro Porochenko, ancien héros du soulèvement démocratique de l’EuroMaidan, a fini en créature des oligarques qui tiennent le pays. Contre lui, les électeurs ont choisi l’acteur qui jouait le rôle du chien dans le jeu de quille des grands, en toute conscience du caractère dérisoire de leur geste. Le dégagisme, observé ailleurs, s’accompagne ici d’un pied-de-nez provocateur adressé aux élites. L’Ukraine est le pays du monde où la confiance de la population dans les autorités est l’une des plus basses du monde : 9 %. 

 Que penser de la série Serviteur du Peuple ?

Peter Pomerantsev, un journaliste britannique né en Ukraine, rappelle que cette série renouait avec le style des films soviétiques de la fin des années 1970. On y mettait en scène des héros, incarnant la décence, la loyauté et l’amitié, confrontés à un monde devenu dur et cynique. Le professeur Goloborodko, dans Serviteur du Peuple, vit dans le petit appartement de ses parents. La nuit, Plutarque et le président américain Lincoln, lui apparaissaient dans ses rêves et lui donnent des conseils. Il représente la vertu qu’Orwell appelle « la décence commune », opposée au cynisme des élites. 

Les Ukrainiens ont élu Zelensky, écrit encore Pomerantsev, parce que, depuis son accession à l’indépendance, en août 1991, le pays est en quête d’identité. Dans un premier temps, il a replongé dans la mémoire douloureuse des atrocités subies au cours du XX° siècle. L’Holodomor de 1932/33, cette famine organisée par Staline pour punir les paysans ukrainiens de résister à la mise en kolkhozes, qui a fait mourir de faim 5 à 6 millions de personnes. La mémoire du combat mené pour l’indépendance, pendant la guerre, par un peuple coincé entre les Soviétiques et les nazis… Cette identité post-coloniale, le président sortant Porochenko, l’avait résumé en un slogan : « armée, langage, nation ». 

L'Ukraine, un grand pays en quête d'identité. 

Zelensky, lui, parle mal l’ukrainien. Il est russophone. Il est juif, comme, d’ailleurs, le premier ministre Volodymyr Hroïsman (au fait qu’en pensent les propagandistes russes qui nous assuraient que l’Ukraine demeurait "un pays profondément antisémite" ?). Et, écrit Peter Dickinson, « une entière génération d’Ukrainiens a littéralement grandi et atteint l’âge adulte avec lui. » Il a l’aura d’un vieil ami. Il incarne une identité ukrainienne tournée vers l’avenir, vers l’Europe et non pas douloureuse et victimisée. 

A peine investi président, Volodymyr Zelensky a annoncé la dissolution du Parlement ukrainien. Il a créé son propre parti, Serviteur du peuple, le titre de la série télévisée qui l’a fait élire. A présent, il est attendu au tournant : sera-t-il à la hauteur de son propre personnage de fiction, ou confirmera-t-il les soupçons de ses adversaires, qui le présentent comme une marionnette, agitée pour les besoins de ses propres affaires, par un oligarque. Igor Kolomoisky, propriétaire notamment de plusieurs chaînes de télévision ukrainiennes, a beaucoup contribué à l’élection de Zelensky. Celui-ci va-t-il « casser le système », comme il l’a promis en luttant contre la corruption qui ronge l’économie et la morale publique dans son pays ? Ou trahira-t-il la confiance à la fois des électeurs et des téléspectateurs de la série Serviteur du Peuple ? 

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