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Un même style : le modèle du  politicien de l'avenir ?

Etats-Unis - Grande Bretagne : gouverner par le mensonge

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Comment les deux démocraties les plus vénérables de la planète ont-elles pu confier le pouvoir à d'incontrôlables bouffons ?

Un même style : le modèle du  politicien de l'avenir ?
Un même style : le modèle du politicien de l'avenir ? Crédits : Dylan Martinez - Getty

Trump, BoJo, point commun : une légitimité électorale très fragile

Les deux plus anciennes démocraties de la planète, le Royaume-Uni et les Etats-Unis, traversent, l’une et l’autre, une crise politique d’une extrême gravité. Celle-ci s’incarne dans la personnalité de leaders extravagants, qui menacent d’entraîner leurs nations dans des aventures risquées, sans que les institutions censées tracer des limites précises à leur pouvoir ne semblent réellement en mesure de les arrêter. C’est d’autant plus étonnant que ni le président américain, ni le Premier ministre britannique ne disposent d’une légitimité suffisante pour impulser les tournants politiques lourds de conséquence cependant en cours. 

Donald Trump a été élu président en 2016 parce qu’il a remporté la victoire dans un plus grand nombre d’Etats que Hilary Clinton. En particulier, les états les moins peuplés des Etats-Unis. Ainsi avait-il pour lui 306 grands électeurs, contre 232 pour sa rivale. Mais il ne faut pas oublier qu’à l’échelle du pays tout entier, Trump n’a bénéficié des suffrages que de 63 millions d’électeurs (46,1 %) contre 66 millions pour Clinton (48,2 %). Etant donné le haut niveau d’abstention de règle aux Etats-Unis, il n’a recueilli le soutien que de 27 % des électeurs. 

Cela signifie que 73 % des électeurs américains n’ont jamais voté pour ce président-là. Sa cote de popularité n’a jamais été positive au cours de son mandat. Actuellement, il enregistre un déficit important : 43 % des sondés lui sont favorables, mais 53 % désapprouvent son action. 

C’est encore pire dans le cas de Boris Johnson. Il n’a pas pris la tête du gouvernement à la suite d’une victoire électorale, mais au contraire d’une terrible défaite de son parti. Aux élections de mai 2019, le Parti conservateur a enregistré la pire humiliation de son histoire, ses candidats recueillant moins de 9 % des suffrages exprimés. Si "BoJo" est aujourd’hui à Downing Street, c’est sur la base d’une élection tenue au sein du seul parti conservateur (moins de 100 000 membres dans tout le pays). Sa cote de popularité est faible : 31 % d’opinions favorables, 47 % de défavorables.

Ces leaders improbables n'en menacent pas moins de lancer leurs nations dans des aventures très risquées

Or, Trump a lancé, contre la Chine, une guerre commerciale qui, non seulement déstabilise le système de libre-échange mis en place par ses prédécesseurs et menace de provoquer une récession mondiale, mais pourrait faire dégénérer la crise en guerre ouverte par ses rodomontades. En dénonçant l’accord conclu avec l’Iran, il est indirectement responsable d’une forte remontée des tensions au Moyen-Orient. 

Johnson apparaît, de son côté, décidé à aboutir à une rupture sans accord avec l’Union européenne – quitte à museler provisoirement le Parlement britannique. Au mépris des risques inouïs qu’un tel résultat provoquerait, non seulement pour l’économie de la Grande-Bretagne, mais pour son existence même : qui peut imaginer que puissent être réédifiées, entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord (britannique) les frontières supprimées par Tony Blair dans le cadre de l’Accord du Vendredi Saint de 1998 ? L’Angleterre est-elle prête à sacrifier son union séculaire avec l’Ecosse ?

"First-past-the post", un système électoral responsable de la radicalisation des partis

L’économiste Jeffrey Sachs, professeur à l’Université Columbia, interroge : comment une telle situation a-t-elle pu survenir dans des démocraties aussi anciennes, caractérisées par la maturité de leurs institutions ?

Pour lui, l’origine du problème, c’est le scrutin uninominal à un tour. En raison du système britannique, "first-past-the-post", dans chaque circonscription, le candidat arrivé en tête emporte le siège, quel que soit son score. Le but de ce système était d’éviter l’éparpillement de l’électorat en une multiplicité de partis – ce que favorise habituellement le scrutin proportionnel. Et il est de fait que leurs systèmes électoraux respectifs ont poussé, dans les deux pays, à la formation d’un système politique bipartisan. Conservateurs versus travaillistes. Démocrates et républicains. Ce bipartisme avait la réputation de pousser les deux partis rivaux vers le centre, vers la modération – seule façon d’obtenir l’appoint des électeurs centristes ou indécis, dont l’appoint s’avère décisif pour triompher.

Entre les mains des militants les plus radicaux

Or, quelque chose s’est récemment détraqué, comme le déplore de son côté Chris Patten, ancien gouverneur de Hong Kong, ancien ministre, ancien commissaire européen et actuel chancelier de l’Université d’Oxford. Les partis sont tombés entre les mains de leurs militants les plus radicaux, en perdant la grande masse des modérés. 90 000 militants - d’une moyenne d’âge préoccupante - ont porté "BoJo" au pouvoir, tandis qu’un nombre à peine supérieur de jeunes enthousiastes ont fait de Jeremy Corbyn, "vieux socialiste démodé", le leader du Labour. 

Autrefois, écrit encore Chris Patten, le système politique britannique était une démocratie parlementaire, assise sur un système partisan pluraliste et une société ouverte. On y avait refusé le mandat impératif, "un système favorisé par les despotes et les démagogues". L’inspiration venait plutôt de Edmund Burke que de Jean-Jacques Rousseau. "Nous avons toujours préféré la prudence, le compromis, les évolutions plutôt que les ruptures ou le recours aux passions fluctuantes du public." Nous avons su éviter l’extrémisme politique, tenir compte des réalités. Et le gouvernement a toujours été responsable devant le Parlement – même en temps de guerre. 

« Tristement, aujourd’hui, les choses paraissent différentes »

Les militants conservateurs ont confié le pouvoir à un "magouilleur", dont "les mensonges ont fait la carrière". Il s’est construit un gouvernement composé exclusivement de Brexiters dans son genre : "des nationalistes anti-européens". Mais son véritable bras droit et l’inspirateur de sa stratégie, Dominic Cummings, est un homme dangereux. L’ancien Premier ministre David Cameron le qualifie de "psychopathe de carrière". "C’est un démolisseur dépourvu de mandat électif ", écrit Chris Patten. 

Cet attelage aberrant prépare une campagne électorale vicieuse sur le thème populiste "le peuple contre les politiciens". Tournant ainsi le dos à la tradition parlementaire britannique. Ce gouvernement ment délibérément au peuple britannique sur les conséquences d’un No Deal, comme les mêmes lui ont menti sur le Brexit lorsqu’ils ont assuré qu’un départ de l’Union européenne n’aurait que des conséquences bénéfiques et que Bruxelles accepterait volontiers les conditions britanniques à un nouvel accord avec l’UE sur l’accès au Marché unique. 

Une ombre sur la démocratie elle-même...

Ce double dérapage des deux plus anciennes démocraties du monde moderne ne provoque pas seulement la désolation de leurs amis à travers le monde. Il jette une ombre sur la démocratie elle-même. Et à une époque où celle-ci a perdu une bonne part de l’attrait qu’elle exerçait sur les peuples il y a trente ans,  c'est porter une lourde responsabilité devant l'Histoire. 

Le vendredi la chronique de Brice Couturier n'est pas diffusée à l'antenne mais vous est proposée à la lecture.

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