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Le grand retour de la géopolitique dans les échanges commerciaux oblige les Européens à des révisions déchirantes

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Face à à une Chine, qui entend jouer selon ses propres règles, les Européens peinent à s'adapter.

La géopolitique mondiale subit des transformations extraordinaires et l’Europe peine à s’y adapter. 

Les Européens doivent mettre les bouchées doubles pour rattraper le temps perdu à déplorer le monde d’hier. On ne peut pas continuer à pleurnicher surla fin de « l’ordre libéral international » et sur notre cher « multilatéralisme », assassinés par Donald Trump. Ca ne les ressuscitera pas. En réalité, Trump ou un autre, les Etats-Unis n’auraient sans doute pas agi différemment. Ils ont seulement pris acte avant nous autres, Européens, du fait que la Chine avait acquis les moyens de faire basculer l’ordre mondial dans une direction nouvelle, conforme à ses propres intérêts. Et ils s’y sont adaptés afin de mieux défendre leurs intérêts. Nous pas. 

Ce n’est certainement pas « la fin de la mondialisation », rêvée il y a une quinzaine d’années par des gauchistes à la traîne. Mais c’est l’entrée dans une époque nouvelle. Une ère où la Chine, bientôt première puissance commerciale du monde, est désormais en mesure de proposer son propre système mondial d’échanges, alternatif à une mondialisation, pilotée jusqu’ici par les puissances occidentales. 

Et la proposition qu’elle fait, à l’Asie et à l’Europe, « one belt, one road », dite encore « nouvelle route de la soie », en est la matérialisation explicite. De notre capacité d’y répondre ou non collectivement, voire de proposer une alternative européenne à cette initiative de relance de la mondialisation, dépendra la place de l’Europe sur l’échiquier du XXI° siècle. 

Nous avons tardé à prendre conscience que la Chine, en proposant un autre modèle de mondialisation, cherchait à imposer ses propres règles du jeu. 

Mais nous sommes pris au dépourvu. Car nous avions imaginé que l’entrée de la Chine à l’OMC signifiait l’alignement progressif de cette immense puissance sur nos modes de pensée et de gouvernance ; la conversion de ses dirigeants, réputés communistes, au libéralisme classique ; la poursuite du mouvement de privatisation de l’économie amorcé par Deng Xiao Ping. 

Or aujourd’hui, écrit Andrew Small dans Foreign Affairs, « l’Europe a perdu l’espoir que la Chine transforme son économie ou autorise un accès plus large à ses propres marchés. Et dans le même temps, des _acteurs économiques chinois, soutenus et subventionnés par leur Etat_, ont progressé dans des secteurs que l’Europe considère comme critiques à son propre avenir économique. » 

Le BDI, la Fédération allemande de l’industrie, met en garde ses adhérents contre un pays – je cite - « entré en compétition systémique avec les économies libérales » et qui, dans cet esprit, « regroupe ses propres capacités de manière efficace à des fins à la fois économiques et politiques ». 

Les illusions placées par l'UE dans les vertus pacificatrices du commerce et d'internet s'effondrent. 

Nous avons nourri bien d’autres illusions sur l’état du monde, nous autres Européens.. Comme le rappelle Jean Pisani-Ferry dans un papier paru ces jours-ci chez Project Syndicate. Nous avons cru que l’interdépendance économique croissante entre les blocs commerciaux allait rendre les conflits militaires à l’ancienne obsolètes. La fameuse "mondialisation heureuse". Au contraire, nous sommes entrés dans une ère caractérisée par l’exacerbation des rivalités géopolitiques. « Concentration économique et compétition géopolitiques vont de pair », écrit Pisani-Ferry. Les échanges économiques sont désormais conçus par les deux super-puissances comme des moyens au service de leur politique extérieure

L’Union européenne, qui prône la concurrence libre et non faussée, parce qu’elle privilégie les avantages du consommateur, fait face à des géants nationaux. Conçus et utilisés comme des instruments de projection de la puissance chinoise dans le monde, ils ne se conforment guère à nos règles et à nos normes. 

De leur côté, les Etats-Unis aussi font de plus en plus désormais un usage géopolitique de leur économie. Ils utilisent ainsi ouvertement leur monnaie comme un instrument de puissance. Et au nom de l’extra-territorialité de son droit, Washington entend nous interdire de commercer avec les Etats avec lesquels il est en conflit, comme l’Iran.

A côté des vertus supposées pacificatrices du « doux commerce », nous avons également misé sur l’unification du monde grâce à internet. Non seulement le réseau mondial était censé ouvert, mais il était censé concurrentiel. Ce qui s’est produit, au contraire, je cite Pisani-Ferry, « c’est sa fragmentation en un archipel de sous-systèmes séparés les uns des autres et dont certains sont directement administrés par des gouvernements ». J’ajoute que le secteur du numérique, loin d’avoir suscité la concurrence, a donné naissance à un véritable oligopole américain. 

De l'urgence d'un changement de cap rapide du côté des Européens.

Ce changement rapide de la donne économique mondiale appelle, du côté de l’Union européenne, des révisions rapides des politiques menées jusqu’ici. Déjà, comme les Etats-Unis, l’Allemagne et la France ont pris des mesures pour protéger certaines activités stratégiques de la convoitise d’entreprises chinoises concurrentes. Faut-il, pour autant, favorise la naissance « champions nationaux européens », comme le souhaitent les Français et les Allemands, mécontents d’avoir vu la Commission interdire la fusion Alstom-Siemens au nom des règles de la concurrence ?  En tous cas, il faut changer les règles limitant les fusions-acquisitions. 

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