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Jordan Peterson lors d'une conférence à l'Université de Toronto, en janvier 2017

Pourquoi Jordan Peterson, psychologue vedette du libéralisme conservateur, déclenche la fureur des Millennials

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Jordan Peterson, psychologue star du libéralisme conservateur, revient avec un nouvel essai. Son conseil "Commencer par se mettre au clair avec soi-même avant de prétendre changer le monde" exprime-t-il une réaction conservatrice face aux excès de notre époque ou relève-t-il du simple sens commun ?

Jordan Peterson lors d'une conférence à l'Université de Toronto, en janvier 2017
Jordan Peterson lors d'une conférence à l'Université de Toronto, en janvier 2017 Crédits : Rene Johnston/Toronto Star - Getty

Son précédent livre, 12 règles pour une vie. Une antidote au chaos, publié en français chez Michel Lafon, a fait de Jordan Peterson une des stars de la vie intellectuelle nord-américaine. Il s’est vendu plus de 5 millions d’exemplaires de cette espèce d’étrange manuel, qui comportait des chapitres intitulés par exemple : "Comparez-vous à la personne que vous étiez hier et non à quelqu’un d’autre", "Concentrez-vous sur l’essentiel et non sur le plus importun" ou encore : "Ne dérangez pas les enfants lorsqu’ils font du skateboard". Si son auteur n'était pas un universitaire de fort calibre, on pourrait croire à un de ces manuels de développement personnel qui pullulent dans les pays anglo-saxons. Professeur de psychologie à Harvard, qu’il a quittée pour l’Université de Toronto, également clinicien, ce Canadien est un éminent spécialiste de psychologie sociale et comportementale. Enfin, Jordan Peterson est surtout ce qu’on appelle un intellectuel public. Il fait des tournées de conférences, suivies, certains soirs, par plusieurs milliers de personnes. Sa chaîne YouTube a trois millions et demi d’abonnés. 

Comment Jordan Peterson est devenu la cible préférée des woke

La réputation politique de Jordan Peterson est sulfureuse. Le psychologue a en effet justifié l’existence d’inégalités entre hommes et femmes au nom des lois de l’évolution. Il justifie aussi certaines discriminations en soutenant qu’il en a toujours existé dans toutes les sociétés et que prétendre les éradiquer tout à fait est un prétexte brandi par des militants animés par un autoritarisme dangereux. Et surtout, il a décidé de défier la loi canadienne dite C-16, qui permet à chacun d’exiger d’être désigné par le pronom de son choix, he ou she – une des marottes des woke qui refusent d’être assignés à leur sexe de naissance. 

Dans les débats télévisés, son attitude raide, son intransigeance à camper sur ses propres positions sans rien concéder à l’adversaire, mais aussi son intelligence manifeste et son sens de la formule en ont fait un débatteur redoutable et redouté. Jordan Peterson n’avait pas publié de livre depuis 2018, et ses fans, comme ses ennemis, avaient relevé son étonnante discrétion sur les réseaux sociaux. Où était passé le psychologue vedette du libéralisme conservateur ? Son nouvel essai, Beyond Order. 12 More Rules for Life apporte la réponse à cette question. Peterson a traversé une période difficile : sa fille a subi une opération risquée, les médecins ont diagnostiqué chez son épouse une forme grave de cancer et lui-même a dû subir une cure de désintoxication aux benzodiazépines. 

Le psychologue masculiniste et conservateur serait-il devenu plus modéré ?

Dans un article pour le mensuel The Atlantic, Helen Lewis qui reconnaît s’être fait écraser par le psychologue lors d’un débat avec lui pour le magazine britannique GQ, estime que Jordan Peterson a mis un peu d’eau dans son vin depuis qu’il a mis fin à sa dépendance aux calmants. Elle le trouve "plus humble". Mais elle juge que, du coup, ses conseils aux lecteurs, moins marqués par son masculinisme, pêchent cette fois par leur banalité. "Après 400 pages, nous apprenons que les couples mariés devraient faire l’amour au moins une fois par semaine, que la chaleur et la pression transforment le charbon en diamant et qu’avoir une vie sociale est bon pour la santé mentale" se moque-t-elle. 

Elle a cherché les traces du conservatisme politique qu’elle soupçonnait, mais n’en a guère trouvé. Sinon sous la forme du fameux conseil : commencez par mettre de l’ordre dans vos propres vies, avant de vouloir changer le monde. S’il défend une ligne politique, c’est celle d’une modération, évitant les pièges antinomiques de l’ordre et du chaos.

Sur le site britannique UnHerd, Jenny McCartney, se montre plus enthousiaste. Jordan Peterson, écrit-elle, en s’appuyant sur son expérience de psychologue clinicien, "cherche à débarrasser ses lecteurs des illusions les plus dommageables qu’ils entretiennent sur eux-mêmes". Il leur explique comment éviter de céder à la peur, qui pousse à l’excès de contrôle en vue d’un sentiment de sécurité. Certes, ses conseils paraissent marqués sous le sceau de ce qu’on appelait le bon sens, ou le sens commun. Mais ces concepts nous font aujourd’hui défaut, précisément. Il met en garde contre le ressentiment, ce mélange de colère et d’apitoiement sur soi, comme il l’écrit, et c’est sans doute ce qui provoque la colère de tant de Millennials qui se sont sentis visés, selon Jenny McCartney. 

Une bonne part de la fureur idéologique du moment qui se déploie sur les médias sociaux, me frappe en tant que revanche générationnelle, alors même que le langage est devenu le seul champ de bataille sur lequel les jeunes gens en colère peuvent encore enregistrer une victoire décisive.      
Jenny McCartney

En fait, les jeunes militants woke détestent Jordan Peterson parce qu’il incarne à leurs yeux la figure détestée du Père. Mais c’est un père qui leur dit que s’ils veulent changer le monde, ils doivent commencer par travailler sur leur propre capacité d’action, par se mettre au clair sur eux-mêmes. Et cesser de rendre la société responsable de leur échec, lorsqu’ils n’y parviennent pas.  

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