LE DIRECT

Angela Merkel, fin de partie

5 min
À retrouver dans l'émission

Bilan et perspectives d'un long règne

Angela Merkel prépare ses valises. Elle a annoncé le mois dernier qu’elle ne solliciterait pas la direction de la CDU à la Convention annuelle de son parti qui s’ouvre demain à Hambourg et qu’en 2021, elle quitterait la Chancellerie. Selon Der Spiegel, « il y a de sérieux doutes sur le récit selon lequel ce départ serait complètement volontaire."  Il y avait en fait un groupe de conservateurs, autour de Wolfgang Schäuble, le président du Bundestag qui l’avait prévenue que si elle ne le faisait pas elle-même une telle annonce, ils se chargeraient de l’évincer. 

Merkel préside la CDU depuis 18 ans, Elle a exercé le pouvoir en Allemagne comme chancelière durant 13 ans. Alors, les observateurs autorisés ont commencé à faire le bilan de sa politique. Et bien sûr, en Allemagne, on commence à parier sur les chances des candidats à sa succession. Sachant que, dans tous les cas, ce sera un tournant à droite.

L’économiste Ashoka Mody, qui fut chef de la mission du FMI en Allemagne et qui est l’auteur d’un ouvrage consacré à la crise de l’euro, dresse un portrait assez peu flatteur d’Angela Merkel. D’abord, il attribue ses succès électoraux au fait qu’elle a en quelque sorte dépolitisé les élections pour se faire élire et réélire. Elle « refusait de faire campagne sur des thèmes majeurs », écrit-il, et menait des campagnes « volontairement banales et insipides ». Une stratégie politique payante, dans la mesure où elle offre très peu de prises à ses adversaires. C’est la raison pour laquelle les Allemands l’ont surnommée « Mutti ». Mais, explique Ashoka Mody, pour les Allemands, contrairement à ce qu’on a cru à l’étranger, cela ne signifiait pas qu’ils la jugeaient protectrice et réconfortante. En allemand, « Mutti » est – je cite – « un stéréotype peu flatteur, qui fait référence à la mère au foyer ».

« N’ayant jamais fixé de programme politique clair, Merkel, écrit encore Mody, a pour l’essentiel gouverné sans mandat ». Ce qui, évidemment, lui laissait les coudées franches pour épouser ce qu’elle pensait être dans le sens du vent. Et éventuellement prendre son propre parti à rebrousse-poil, comme elle l’a fait en décidant l’arrêt de la production d’électricité d’origine nucléaire. Mais elle a aussi gouverné à vue, en fonction des opportunités, sans avoir de plan déterminé. Et donc avec pragmatisme. On peut au moins lui reconnaître cette qualité : Angela Merkel fut tout sauf une idéologue. 

Des appréciations plus positives,  chez les dirigeants européens qui ont travaillé avec elle.

Javier Solana remarque que, comme lui-même, Angela Merkel a commencé du côté de la physique avant de se lancer dans la politique. Et il cite ce bon mot de Einstein à qui l’on demandait : "comment se fait-il que le cerveau humain, qui a montré l’étendue de ses capacités en découvrant le pouvoir de l’atome ne soit pas parvenu à découvrir également les moyens d’empêcher que les armes atomiques nous détruisent ?" Réponse d’Einstein : "c’est parce que la politique, c’est beaucoup plus difficile que la physique"

Et Solana est, en effet, beaucoup plus compréhensif aussi envers la chancelière. Solidarité corporatiste des anciens physiciens ? « Durant ses treize années à la chancellerie, écrit l’ancien ministre espagnol des Affaires étrangères, elle a maintenu un style fait de méthode et de de réflexion qui cadrait son background scientifique. Et il lui attribue deux qualités majeures : le sang-froid et la constance."

Retour à la critique avec Ashoka Mody. Je cite : « la chute de Merkel a été précipitée par l’unique position de principe que la chancelière ait jamais prise. En 2015, dans une Europe submergée par les demandeurs d’asile, Merkel annonce une politique de porte ouverte aux réfugiés syriens. Lorsque le premier ministre nationaliste hongrois Viktor Orban suggèrera à l’Allemagne de dresser une barrière à l’entrée des migrants, elle laissera entrevoir une émotion rare (et profonde). Rappelant avoir grandi en Allemagne de l’Est, elle déclarera ainsi : « j’ai longtemps vécu derrière une barrière. Ce n’est pas quelque chose que j’entends reproduire. » Orban et Merkel ont tous vécu leur jeunesse derrière le même Rideau de Fer. Ils n’en ont pas tiré les mêmes conclusions, c’est évident.

Mais Mody ajoute que la chancelière n’a pas pu maintenir cette politique d’ouverture envers les migrants, puisqu’un peu plus tard, elle est allée négocier un accord pour en contenir les flux avec le gouvernement turc.

Et d’ajouter : « les qualité d’humanité d’Angela Merkel lui vaudront les louanges de la communauté internationale. En Allemagne, en revanche, l’opposition à sa politique d’accueil des réfugiés gagnera en puissance." D’où la création d’un nouveau parti, sur la droite de la CDU/CSU, l’Alternativ für Deutschland qui s’est mise à siphonner les électeurs des deux vieux partis conservateurs. Et aussi le tournant à droite que s’apprête à prendre le parti chrétien-démocrate pour tenter de récupérer ces électeurs perdus.

Mais Angela Merkel est-elle un lame duck, comme on dit aux Etats-Unis ? Un politique rendu impuissant parce qu’en bout de course ? Pas forcément. Merkel peut encore surprendre son monde. On en parle demain. 

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......