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Lorsqu’il s’agit d’arbitrer entre les intérêts concurrents en présence, nos gouvernements privilégient les Boomers aux jeunes générations. Pourquoi ?

Grande-Bretagne : une jeunesse négligée au profit des seniors

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Les jeunes, dont l'accès à l'emploi est restreint, voire rendu impossible par les politiques de lutte contre l'épidémie, mériteraient des mesures compensatoires. Mais les gouvernements arbitrent en fonction des intérêts des seniors. Est-ce parce que ces derniers forment le gros de leurs électeurs ?

Lorsqu’il s’agit d’arbitrer entre les intérêts concurrents en présence, nos gouvernements privilégient les Boomers aux jeunes générations. Pourquoi ?
Lorsqu’il s’agit d’arbitrer entre les intérêts concurrents en présence, nos gouvernements privilégient les Boomers aux jeunes générations. Pourquoi ? Crédits : SONGPHOL THESAKIT - Getty

Statistiquement, les moins de 35 ans sont les moins menacés par le Covid, dont les victimes se comptent majoritairement chez les seniors. En Grande-Bretagne pourtant, ce sont les jeunes qui auront payé le plus lourd tribut aux mesures prises pour enrayer l’épidémie. Dans le magazine britannique Prospect, un article signé Alexis Self revient sur un thème qui monte : la lutte des générations. 

Politiques publiques : avantage aux seniors

C’est dans cette tranche d’âge des moins de 35 ans en effet que le chômage a le plus frappé. Et ce n’est pas un hasard, selon Alexis Self, mais l’effet de choix politiques plus ou moins assumés : lorsqu’il s’agit d’arbitrer entre les intérêts concurrents en présence, nos gouvernements privilégient les Boomers aux jeunes générations. Pourquoi ? Parce que nos sociétés européennes sont vieillissantes et que les vieux votent bien davantage que les jeunes. L’âge médian, au Royaume-Uni, était de 35 ans en 1950, malgré les pertes causées par la guerre. En 2050, cet âge médian sera de 45 ans. Le pays aura vieilli de dix ans en un siècle ! Il dépasse déjà les 40 ans aujourd’hui. Et la situation est pire en Allemagne et au Japon : l’âge médian y est de 47 ans. Ce sont des sociétés gériatriques. La proportion de jeunes électeurs accomplissant leur devoir électoral est assez faible : les jeunes changent fréquemment de domicile, s’inscrire sur les listes électorales est parfois compliqué. Les seniors, eux, votent. D’après le politologue britannique Matt Singh, l’âge de l’électeur médian dans son pays serait de 53 ans… 

La flambée de l'immobilier creuse les inégalités générationnelles

Les vieux sont au pouvoir – Boris Johnson a 56 ans – et consciemment ou non, ils gouvernent dans le sens des intérêts de leur génération. Ainsi, le renchérissement des prix de l’immobilier en Angleterre est le résultat d’une politique délibérée : George Osborne, Chancelier de l’échiquier de David Cameron, avait coutume de dire : "Par chance, nous allons avoir une bonne petite hausse du prix des maisons, et tout le monde sera content." Il parlait des propriétaires qui, en effet, se sentent plus riches quand ils apprennent que la valeur de leurs logements augmente. 

C’est ce qui explique qu’au Royaume-Unis, chez les plus de 65 ans, une personne sur cinq possède un capital égal ou supérieur à un million de Livres. Mais pour les Millennials, l’accès à la propriété est devenu un vrai casse-tête. Seule, une minorité parvient à constituer un capital de départ suffisant pour constituer le dépôt initial qui leur permet d’acheter à crédit. Les autres ne bénéficient même pas des taux d’intérêt ridiculement bas décidés par la Banque d’Angleterre. 

62 % de la jeunesse anglaise vote Labour

Tony Blair avait fixé au pays l’objectif de la moitié d’une génération diplômée du supérieur, afin d’attirer en Grande-Bretagne des emplois qualifiés et bien payés. Victoire ! Ce taux a été récemment atteint et même légèrement dépassé. Mais cette inflation des diplômes leur a fait perdre leur valeur. Effet pervers : les employeurs exigent à présent des diplômes pour l’accès à des professions médiocres. En outre, les frais d’inscription aux universités n’ont cessé d’augmenter. Pour obtenir l’équivalent d’une licence, comptez dans les 50 000 Livres. Et depuis un an, cela vous donne tout juste le droit de suivre des cours en ligne pour cause de confinement… Résultat : les jeunes votent Labour en masse. 62 % des 18-24 ans votent travailliste, contre seulement 17 % des plus de 65 ans. Selon Chris Curtis, analyste chez YouGov, "l’effet d’âge éclipse le vieux clivage de classe. L’âge est devenu ce que la classe sociale était dans les années 1970/1980."

Une des conséquences de ce réalignement politique, c’est que les sujets qui focalisent l’électorat ont cessé d’être prioritairement socio-économique, pour devenir socio-culturels. Le débat politique ne tourne plus, comme hier, sur le niveau des dépenses publiques et de la fiscalité. Il porte dorénavant sur l’immigration et sur l’environnement. 

Renouer avec l'esprit du rapport Beveridge en 2021 ?

Certes, écrit ironiquement Alexis Self, à l’exception de Mick Jagger, les baby-boomers ne sont pas éternels. Ils finiront par céder la place. - Qui vous dit que les Millennials ne tourneront pas conservateurs après le tournant de la quarantaine, comme l’ont fait les boomers eux-mêmes ? lui rétorque-t-on. Mais, cette conversion au conservatisme a eu lieu lorsqu’une génération se stabilise sur le plan familial et professionnel, qu’elle a acquis des biens à défendre. Or, ce n’est justement pas le cas des Millennials. 

Que faire ? Le think tank britannique Resolution Foundation a lancé l’idée de doter chaque jeune, à ses dix-huit ans, d’un capital de 30 000 Livres. Il pourrait l’investir, au choix, dans des études ou une formation, s’en servir pour créer sa propre entreprise, ou encore comme dépôt initial pour l’achat d’un appartement à crédit. Le rapport Beveridge, qui est à l’origine de l’Etat-providence le plus protecteur du monde à l’époque, celui de la Grande-Bretagne, a été rédigé en 1942, en pleine Seconde Guerre mondiale. Il avait vocation à remercier de ses sacrifices une jeune génération de combattants qui versait son sang pour la liberté aux quatre coins du globe. Les jeunes d’aujourd’hui ont accepté d’extraordinaires privations de liberté et des contraintes de toute sorte, afin de sauvegarder du virus leurs grands-parents. La moindre des choses serait de les en remercier par un geste du même genre…

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