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L'histoire mondiale de la guerre froide insiste sur la nature idéologique et globale du conflit

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Des deux côtés, l'idéologie respective joua un rôle essentiel dans les perceptions des décideurs.

Odd Arne Westad est l'auteur d'une Histoire mondiale de la Guerre froide, récemment parue aux éditions Perrin, dont le sous-titre est intrigant « 1890-1991 ». Les historiens ont, en effet, tendance à dater l’entrée en guerre froide de l’année 1947… C’est cette année-là que Walter Lippman, l’un des éditorialistes les plus en vue des Etats-Unis publie une série d’articles, puis un ouvrage entier, consacrés à ce sujet. L’Union soviétique, qui était considérée par les Etats-Unis comme un allié valeureux, dans le combat contre le III° Reich, commence à être perçue, à Washington comme un adversaire ; bientôt, ce sera un ennemi. L'ennemi... 

La guerre froide a-t-elle "débuté en Pologne" ? Ca se discute. 

Mais, selon Westad, « la guerre froide aurait débuté en Pologne. C’est là que la politique de Staline sur l’imposition d’un régime soviétique rigoureux s’est heurtée à la volonté des Alliés, autant que de la grande majorité des Polonais. » Fin de citation. Cette thèse se discute.

La Résistance polonaise au nazisme a été l’une des plus impressionnante de cette guerre. Malgré une occupation du pays d'une rare brutalité et le démembrement de son territoire, dont une partie, carrément annexée au Reich, était destinée à une épuration ethnique de grande ampleur, des soldats polonais se sont battus en grand nombre sur tous les fronts. La Pologne fut l’un des rares pays occupés où les nazis ne trouvèrent jamais de gouvernement de collaboration. Il n'y eut pas de Pétain, ni de Quisling, en Pologne....  Comme disait Czeslaw Milosz, s’il s’était trouvé des candidats, parmi les politiciens d’avant-guerre, ils auraient été liquidés par l’Armée de l’Intérieur au cours de la nuit suivante… 

L’insurrection de Varsovie, qui dura plus de deux mois, durant l’été 1944, a immobilisé dans la capitale polonaise d’importantes forces allemandes. Elle permit à l’Armée rouge de parvenir jusqu’à la Vistule. Où elle stoppa son offensive, se gardant bien de venir au secours des insurgés, parce que les communistes y étaient très minoritaires... Plus de 200 000 Polonais y trouvèrent la mort. Traiter cette nation alliée presque aussi mal que certains pays collaborateurs du III ° Reich, comme le fit Staline, indigna l’opinion britannique. Elle mobilisa aussi la diaspora polonaise aux Etats-Unis. 

Les Américains ont hésité sur la stratégie à adopter en Europe face à Staline 

Maria Nowak a publié, cette année, un livre très documenté sur cette affaire, « Pour notre liberté et pour la vôtre ». Son sous-titre en résume le propos : « Comment la Pologne a été abandonnée par ses alliés. » Si la Guerre froide n’a pas vraiment débuté en Pologne, si cette nation alliée a été abandonnée aux Soviétiques et à leurs mandataires communistes locaux, cette trahison a cependant frappé bien des esprits, en Occident. Car ces événements survenaient alors que le président Truman cherchait encore à définir sa politique face à un Staline qui occupait la moitié de l’Europe. Ce dernier n’avait pas caché, à Yalta, qu’il comptait installer son propre système politique dans tous les pays d’où l’Armée rouge aurait chassé la Wehrmacht. 

Churchill, beaucoup moins naïf que les Américains, les avaient mis en garde, dès mars 1946, par son fameux discours sur « le rideau de fer », que les Soviétiques avaient installé au coeur de l'Europe et derrière lequel se déroulaient des événements tragiques, liés à la prise du pouvoir par des partis communistes, partout minoritaires et souvent haïs. Et au même moment, George Kennan, diplomate américain en poste à Moscou, avait envoyé à Washington son fameux « long télégramme ». Il y décrivait la politique de Staline comme agressive et expansionniste. Et c’est sous son influence que fut conçue la politique américaine : le containment, l’endiguement de l’URSS, partout dans le monde. Elle devait prendre une forme à la fois politique, militaire et culturelle.

Une guerre entre deux empires, doublée d'un conflit entre deux idéologies inconciliables

Et l’originalité du livre de Westad est, à cet égard, double. Il prend en considération l’aspect idéologique de cette guerre froide. C’est pourquoi il commence son récit dans les années 1890. C’est à cette époque, en effet, que Lénine publie ses premiers pamphlets contre le réformisme des sociaux-démocrates allemands. Et il en fait l'origine lointaine de la guerre froide ; contrairement aux illusions des progressistes anglo-saxons, la coexistence pacifique entre les démocraties libérales et un régime révolutionnaire, décidé à imposer son propre système politique de dictature d'un seul parti au monde entier, était une illusion. 

On ne saurait réduire la Guerre froide à une lutte pour l’hégémonie mondiale entre deux empires. Ce fut aussi et surtout un combat entre deux formules politiques., la "dictature du prolétariat" (en réalité celle du parti communiste, ou plus exactement de sa direction) face à la démocratie représentative multipartite. Les Américains, tout autant que les Soviétiques, insiste Westad, étaient animés d’une idéologie. Ils pensaient avoir la mission de défendre et de répandre la liberté dans le monde. Et leurs dirigeants réagissaient en fonction de cette vision du monde. De leur côté, les Soviétiques considéraient les dirigeants américains comme les représentants d’une classe sociale condamnée par les lois de l’histoire, selon la doctrine marxiste. 

Pas qu'en Europe....

Deuxième originalité : Westad décentre le conflit. Les spécialistes en relations internationales et en questions militaires, qui ont longtemps dominé ce champ d’études, ont eu tendance à se focaliser sur l’Europe. Westad n’ignore rien de ce qui s’y est passé, du blocus de Berlin par les Soviétiques à l’ouverture surprise du Mur, le 9 novembre 1989, après que 100 000 Allemands de l’Est aient déjà fui leur pays en transitant par la Hongrie. Mais il étudie aussi les répercussions de la Guerre froide dans ce qu’Alfred Sauvy avait baptisé « le tiers monde ». 

Il étudie de près le rôle de la Chine et de l’Inde. La première, désireuse de ravir à l’URSS le titre d’émancipatrice des pays du Sud, entra vite en rivalité, puis en conflit ouvert avec son ancien protecteur. D’où l’alliance de revers avec les Etats-Unis. L’Inde s’inspira longtemps des méthodes de développement en application dans les pays socialistes. Tout en cherchant à organiser un bloc des non-alignés, de manière à préserver son indépendance. 

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