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Au sein de la coalition de droite, victorieuse, la Lega domine Forza Italia.

Leçons d'Italie : une société insuffisamment méritocratique dont les jeunes diplômés s'exilent

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En Italie, la performance est peu récompensée. On lui préfère les relations. Une culture de patronage incompatible avec les exigences des économies modernes.

Au sein de la coalition de droite, victorieuse, la Lega domine Forza Italia.
Au sein de la coalition de droite, victorieuse, la Lega domine Forza Italia. Crédits : MARCO BERTORELLO / AFP - AFP

-         Le résultat des élections en Italie témoigne de l’existence d’un malaise dans ce pays. Comment l’appréhender ? 

Dans Foreign Policy, Luigi Zingales pointe l’un des talons d’Achille du système italien : son caractère trop peu méritocratique. « Les PME italiennes, écrit-il, sont contrôlées par de vieux patriarches qui valorisent davantage la loyauté de leurs employés que leurs performances. » C’est l’une des raisons pour lesquelles l’Italie, tant au niveau des entreprises que de l’Etat, a très peu bénéficié des nouvelles technologies issues de la révolution numérique. Le système italien ne récompense pas l’innovation ni la productivité, mais l’allégeance. 

Cette culture, qui survalorise les liens personnels de dépendance et de patronage, a été mise à profit par les partis politiques. Ils se sont créé des clientèles dans les administrations et jusque dans l’économie privée. Pour les entreprises aussi, je cite Luigi Zingales, « l’affiliation politique importe davantage que la performance. » D’où aussi, l’exaspération de la population envers la « partitocratie »… et le succès des populistes qui la dénoncent. 

Mais ce système de recommandation et de protection, qui culmine dans la maffia, constitue un formidable facteur de blocage économique et social. Avec les rigidités du marché du travail, il concourt au peu de mobilité de la société italienne. Je cite à nouveau Zingales : « Si vous n’êtes pas né dans la bonne famille, si vous n’avez pas de relations politiques, et surtout si vous êtes une femme, vous serez inévitablement bloqué dans votre carrière. Au contraire, en Italie, des hommes charmants atteignent facilement les sommets, même dépourvus des talents nécessaires. […] Car la sélection est davantage basée sur qui vous connaissez que sur ce que vous savez faire. »

D’où deux phénomènes catastrophiques pour la société italienne. D’une part, le poids excessif qui pèse sur les jeunes générations, les sacrifiés de ce modèle, en théorie hyper-protecteur. Les jeunes, beaucoup plus diplômés que leurs aînés, ne trouvent éventuellement leur place dans ce système productif cadenassé que très tard dans la vie. Ce qui a un impact désastreux sur le taux de fertilité des femmes italiennes. Lorsque les jeunes gens sont sans emploi ou médiocrement payés, qu’ils doivent vivre chez leurs parents jusqu’à un certain âge, ils ne peuvent pas fonder une famille et avoir des enfants. Résultat, dans la très catholique Italie, le taux de fécondité est l’un des plus bas d’Europe, avec 1,37 naissances par femme. Le pays se dépeuple par défaut de berceaux. 

-         Mais l’Italie se dépeuple aussi du fait d’une forte émigration…

Devant l’absence de perspectives chez eux, un nombre désastreux de jeunes Italiens quittent leur pays. En 2016, ils ont ainsi été 124 000, âgés de 18 à 34 ans, à aller chercher leur chance ailleurs. Soit environ 2 % de leur classe d’âge. Londres est devenue la 5° plus grande ville italienne, après Rome, Milan, Naples et Turin, avec environ 250 000 Italiens. Officiellement, un million et demi d’Italiens ont choisi l’exil au cours des dix dernières années. Mais ce nombre est sous-estimé. Car beaucoup de ces exilés négligent de se faire enregistrer.

Edoardo Campanella va plus loin. Pour cet universitaire, basé à Madrid, « les rigidités du marché du travail, l’incapacité des Italiens à financer la recherche ou les start-ups, un système socio-économique biaisé en faveur des vieux, tout cela empêche les individus d’exprimer leurs potentialités. Et il met en garde : « l’élite intellectuelle est en train de s’échapper du pays ». Un tiers des émigrés sont titulaires d’un diplôme du supérieur. Un désastre pour l’Italie, qui a financé leurs études et voit filer leurs compétences. 

Plus des trois quarts des détenteurs de la Médaille Carlo Alberto, qui récompense les meilleurs économistes italiens âgés de moins de 40 ans, enseignent actuellement dans des universités étrangères, principalement aux Etats-Unis.

Mais le plus grave, selon Edoardo Campanella, est que ceux qui votent ainsi « avec leurs pieds » en quittant leur pays, sont précisément ceux qui, souffrant le plus durement du statu quo et de la défense des intérêts acquis, auraient renforcé le camp de la réforme et du changement, s’ils étaient restés. « L’Italie, écrit-il, perd ainsi les agents les plus probables du changement – ceux qui auraient ébranlé une économie stagnante et repoussé les frontières de la technologie. » Ceux qui restent sont ceux qui s’imaginent que tout peut continuer comme par le passé. Et ils votent pour des populistes qui leur promettent la lune : un revenu universel de base, ou l’abrogation de la réforme des retraites…

Selon lui, le résultat des élections de dimanche dernier ont un sens négatif : les électeurs ne veulent pas regarder en face les problèmes de l’Italie. La fuite des cerveaux, les rigidités du marché du travail, la démographie, les retraites non financées. Et la période politique qui s’ouvre, en l’absence d’une majorité au Parlement, la prépondérance des partis populistes ne pourra qu’aggraver les choses. Les principaux problèmes du pays demeureront encore dissimulés. Les réformes indispensables seront gelées. 

Et Campanella de proposer d’essayer de tirer le meilleur d’une situation désastreuse. Sur le modèle irlandais de l’Irish Economic Forum, il s’agirait de faire contribuer la diaspora italienne au débat public, à l’innovation scientifique et technique. Cela passerait, toujours sur le modèle irlandais, par la création d’un ministère de la diaspora. Au fait, on parle trop peu de l’Irlande – l’un des pays les plus performants d’Europe, grâce à d’ambitieuses réformes … Le PIB par habitant y est presque le double du nôtre. Mais qui le sait ?

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