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Un nouveau conservatisme en quête de représentation politique

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Mark Lilla étudie notre nouvelle nouvelle droite...

Un article est consacré à la France, dans la New York Review of Books qui vient de paraître. Et – surprise – il n’y est pas question des Gilets Jaunes…

En effet, il est signé Mark Lilla. Il faut toujours prendre au sérieux ce qu’écrit cet universitaire américain sur notre vie intellectuelle hexagonale. C’est un fin connaisseur de notre histoire des idées, et la distance qu’il conserve envers l’actualité hexagonale lui donne le recul qui nous manque trop souvent, à nous. Nous qui avons trop le nez dans le guidon pour bien apprécier les courants de fond, surtout lorsqu’ils ne correspondent pas aux clivages idéologiques qui nous sont familiers. Or, comme le montre, entre autres, la crise des Gilets-Jaunes, notre système des partis politiques peine à suivre les mouvements de qui agitent en profondeur la société. Il continue à retarder.

L’article signé par Mark Lilla est intitulé Two Roads for the New French Right (Deux voies pour la droite nouvelle française). Il y braque le projecteur sur un courant intellectuel trop peu et trop mal analysé, à ses yeux, par nos observateurs qualifiés. « Ces journalistes, écrit-il ainsi, ont eu des difficultés à imaginer qu’il puisse exister une troisième force qui ne soit représentée ni par les partis de l’establishment, ni par les populistes xénophobes. » « La gauche a la vieille et mauvaise habitude de sous-estimer ses adversaires. » Entre le néo-gaullisme, qui mêle curieusement, aux yeux de cet Américain, un sens très fort de l’Etat et une acceptation de la mondialisation et le Rassemblement national – « la droite de Dien Bien Phu », comme il l’appelle, existerait un conservatisme intellectuel nouveau, qui se chercherait une traduction politique.

Selon Mark Lilla, c’est de la Manif pour tous de  2013 qu’il faudrait partir. En faisant descendre dans la rue 300 000 personnes, surtout des jeunes, les opposants au mariage pour tous ont fait prendre conscience de leur existence - et de leur nombre - à des personnes qui partageaient une même inquiétude centrale : le risque que l’extension continuelle des droits individuels ne sape la cohésion de la société ; que le libéralisme culturel et le libéralisme économique.

Une forte proportion d’entre eux affichait une orientation catholique.  Et c’est l’une des causes majeures de leur opposition à l’Union européenne, celle-ci ayant refusé d’assumer les origines chrétiennes de son histoire. En Europe orientale, observe Lilla, les gens s’identifient de plus en plus comme chrétiens orthodoxes. Et cela va de pair, dans ces pays, avec la montée du sentiment national. De la même façon, écrit-il, pour cette nouvelle droite, « ce n’est plus l’affiliation religieuse qui détermine l’orientation politique, mais les idée politiques qui déterminent si on s’identifie ou non à une religion. » Bref, ces jeunes conservateurs sont des chrétiens identitaires, avant d’être des croyants.

Fillon, à la fin de sa campagne, aurait pris une conscience tardive de l’existence de cet électorat, d’où son rapprochement avec Sens Commun. Et cela ne lui a pas si mal réussi. Arrivé en troisième position, avec 20 % des suffrages, il n’était pas si loin du score de Marine Le Pen (21,30 %). Qu’en aurait-il été si ce candidat n’avait pas traîné tant de casseroles ?

« L’été dernier, j’ai passé un certain temps à lire et à rencontrer ces jeunes auteurs à Paris et ce que j’ai découvert, c’est davantage un écosystème qu’un mouvement cohérent et discipliné », écrit Mark Lilla. Et il cite en particulier les revues Limite, qui prône une écologie radicale et la décroissance, et L’Incorrect, un mensuel qu’il définit en ces termes : « d’un conservatisme agressif, méprisant envers la culture contemporaine et centré sur un Kulturkampf mené contre la génération de 1968. » Mais il a lu aussi les essais d’Eugénie Bastié et de Marianne Durano, contre le féminisme de gauche. 

Il faut les prendre au sérieux, dit-il, parce que ces jeunes gens prennent eux-mêmes les idées très au sérieux – ce qui n’est pas très usuel dans la droite française… Ils lisent et citent Orwell, Simone Weil, Proudhon, Hannah Arendt, Alasdair McIntyre, Christopher Lash. Ils rejettent le mariage entre homosexuels et l’immigration de masse, ce qui n’est pas très original. Mais ce qui l’est davantage, c’est qu’ils combattent pour la régulation des marchés financiers, l’austérité et les politiques libérales, les OGM, le consumérisme, les GAFA.

Tandis que la droite dénonce la libre-circulation des personnes, tout en approuvant celle des marchandises et des capitaux et que la gauche commet l’erreur logique inverse, en prétendant s’opposer à la fluidité de l’économie, tout en célébrant l’immigration, le multiculturalisme et le nomadisme sexuel, cette droite de type nouveau ferait preuve, au contraire, de cohérence intellectuelle. Citation : « Ils sont nombreux ceux qui se sentent malmenés par les forces de l’économie mondialisée, frustrés par l’incapacité des gouvernant à maîtriser les flux de l’immigration illégale, vindicatifs envers les règles de l’UE, et mal à l’aise avec le changement rapide des codes moraux concernant la sexualité. » Ils réclament un monde plus stable, moins fluide tant sur le plan économique que culturel. 

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