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Une physicienne au CERN, Suzanne Kuehn.

Redécouvrons les Lumières, continuons à améliorer notre condition grâce à la raison !

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À retrouver dans l'émission

Steven Pinker livre un plaidoyer pour le progressisme, su peu et si mal défendu ces temps-ci.

Une physicienne au CERN, Suzanne Kuehn.
Une physicienne au CERN, Suzanne Kuehn. Crédits : ALEKSANDRA BAKMAZ / DPA - AFP

Peut-on encore croire au progrès en ce début du XXI° siècle ?

Il y a de plus en plus de gens, sous nos climats en tous cas, pour n’y plus croire. D’un côté, vous avez ceux qui avertissent que l’épuisement des ressources de la planète n’est plus qu’une question de décennies et que le réchauffement climatique va détruire les possibilités mêmes d’une vie humaine sur terre. Les catastrophistes. De l’autre, ceux pour qui le progrès, cela signifie toujours plus de ces changements sociétaux et sociaux, dont ils ne veulent pas... Les défenseurs du statu quo.

Les marxistes prétendaient que ceux qui redoutent le progrès se trouvent du côté des futurs perdants de l’histoire. Ils essayent en vain d’en conjurer l’inexorable avancée. Sans doute la raison pour laquelle c’est surtout dans nos vieilles démocraties européennes qu’on rencontre le plus d’hostilité envers le progrès… On y trouve les partisans de la décroissance et de la défense des avantages acquis, bien difficiles à dénicher en Asie. C’est pourtant en Europe qu’est née l’idée même du progrès. Cette croyance en la capacité des hommes d’améliorer sans cesse leur situation en ce monde par la compréhension des mécanismes qui le régissent.

Bien rares aujourd’hui, les auteurs qui professent le progressisme. C’est le cas du dernier livre de Steven Pinker, dont Bill Gates, milliardaire pince-sans-rire a dit « c’est mon nouveau livre préféré de tous les temps. » 

Chiffres à l'appui : jamais l'humanité n'a connu un tel niveau de prospérité. 

Pinker avait déjà fait un malheur en librairie avec son précédent livre, La part d’ange en nous. Il y démontrait à l’aide d’une incroyable batterie de statistiques une chose évidente et pourtant contestée : nous vivons considérablement mieux que nos prédécesseurs. Notre espérance de vie en bonne santé est sans comparaison avec celles de nos ancêtres. Nos sociétés sont de moins en moins violentes – elles ne pratiquent plus la torture, la peine de mort a beaucoup régressé. La criminalité ne cesse de baisser. Nous sommes secondés, dans notre vie quotidienne, par des objets de plus en plus perfectionnés. Au cours de toute l’histoire humaine, nous n’avons jamais connu un rythme d’enrichissement collectif aussi rapide que celui atteint au cours des trois dernières décennies. Il suffit de se référer à ce qui est mesurable pour constater les incroyables améliorations de la vie humaine en deux ou trois siècles

Pinker s’était jusque-là fait connaître d’un milieu assez restreint. Cet éminent psychologue cognitiviste avait signé des œuvres ardues consacrées au langage et à son acquisition, dont plusieurs ont été traduites par les bons soins des éditions Odile Jacob. Professeur au MIT, puis à Harvard, il était reconnu comme l’un des plus éminents spécialistes de l’étude du cerveau humain. Mais ce Canadien est passé de l’autre côté de la force en devenant ce qu’on appelle aux Etats-Unis, un « intellectuel public ». Quelqu’un qui sort de son domaine de compétence reconnu pour se prononcer sur à peu près n’importe quoi. 

Dans Enlightenment Now : The Case for Reason, Science, Humanism and Progress (Les Lumières, maintenant ! L’affaire Raison, Science, Humanisme, Progrès), le psychologue plaide pour une fidélité renouvelée à l’esprit des Lumières qui ne passe pas nécessairement par un « retour à Voltaire ». 

Même si la croyance au progrès est moins répandue qu’au siècle des « philosophes », il n’y a pas grand monde pour vouloir revenir en arrière et rétablir l’alliance du trône et de l’autel, l’usage de la torture ou des lettres de cachet…

Sans doute, mais selon Pinker, il y a, dans l’intelligentsia d’aujourd’hui et spécialement dans les universités, un « agenda anti-science » qui tourne à l’irrationalisme pur et simple. Ecoutez Nicolas Martin sur cette antenne tous les jours à 16 heures ! Il vous le dira : les rumeurs remplacent la connaissance, l’idéologie fait refluer le savoir authentique, celui qui libère. 

Slon Pinker, les départements de sciences humaines (humanities) et de sciences sociales (social sciences) refusent obstinément les apports des sciences cognitives, de la psychologie évolutionniste, de la psychologie sociale, parce que leurs découvertes, basées sur des expériences, remettent en cause leurs prés carrés. Les départements de psychologie et d’économie, moins encombrés d’idéologie et plus ouverts aux méthodes scientifiques, sont en pointe, selon Pinker.

Revenir aux Lumières, c’est analyser nos problèmes à l’aide de la raison et de nous débarrasser, comme les grands ancêtres du XVIII° siècle des dogmes et préjugés, des autorités instituées, de nous méfier de l’autorité charismatique et surtout du recours à l’intuition. 

La raison dissipe les illusions et les préjugés.

En effet, la psychologie contemporaine démontre combien nous sommes victimes d’illusions et de biais cognitifs. Pensez que la plupart des gens sont incapables de dessiner de mémoire l’une des pièces de monnaie qu’ils utilisent quotidiennement, comme l’ont démontré les expériences d’attention visuelle. Les rationalisations intéressées nous délivrent à peu de frais des faits qui risqueraient de perturber nos erreurs de jugement. L’erreur fondamentale d’attribution fait que nous apportons une importance exagérée à certaines caractéristiques d’un acteur au détriment des facteurs externes et situationnels. Ainsi, nous jugeons à partir de l’idée que nous nous faisons de la personne, et non de la situation. Lorsque quelqu’un nous livre une information intéressante, mais dérangeant nos certitudes, nous avons tendance à la nier, en fonction de la personnalité du locuteur : « d’où parles-tu ? »...

Bref, la psychologie nous démontre que nous nous trompons sans cesse. D’où la nécessité de s’appuyer sur la science et la raison – comme les philosophes des Lumières. Et comme eux aussi, sur l’humanisme qui nous pousse à améliorer le bien-être de l’ensemble des créatures vivantes plutôt qu’à cultiver la gloire de notre nation, la prééminence de notre tribu. Pour Pinker, l’origine des « anti-Lumières » a un nom, il s’appelle Friedrich Nietzsche. 

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