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XI Jinping et Vladimir Poutine au Sommet de l'Organisation de coopération de Shangaï.

La domination du modèle démocratique a coïncidé avec la puissance de l'Occident.

6 min
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Si le XX° siècle a été l'âge d'or du modèle démocratique, c'est parce que celui-ci était incarné par des Etats riches et puissants. Aujourd'hui, c'est le capitalisme autoritaire qui semble l'emporter.

XI Jinping et Vladimir Poutine au Sommet de l'Organisation de coopération de Shangaï.
XI Jinping et Vladimir Poutine au Sommet de l'Organisation de coopération de Shangaï. Crédits : SERGEY GUNEEV / SPUTNIK - AFP

J'ai déjà fait mention, dans d'anciennes chroniques, des articles publiés par Yascha Mounk et Roberto Stefan Foa sur le recul de la démocratie, parus dans le Journal of Democracy. Seraient-ils devenus moins pessimistes ?

Ces deux politologues, batteries de sondages en main, faisaient observer un sérieux recul de l’attraction exercée par la démocratie sur les jeunes générations. La montée d’une véritable fatigue démocratique au sein même des Etats qui bénéficient d’un système politique dont Churchill disait qu’il était « le pire des systèmes à l’exception de tous les autres ».

Mounk et Foa récidivent, ce mois-ci, dans un article, publié dans Foreign Affairs et intitulé The End of the Democratic Century, la fin du siècle démocratique. Le XX° siècle a été le grand siècle de la démocratie, écrivent-ils en substance, parce qu’il a été dominé par la puissance américaine. Il est exact que la démocratie a exercé une séduction de plus en plus irrésistible sur la grande majorité des peuples du monde, tout au long du siècle passé. Certes, la protection (libérale) des droits individuels et la souveraineté populaire, qui constituent les deux principaux atouts de la démocratie, avec la possibilité offerte à la majorité des citoyens de changer de gouvernants, ont joué leur rôle dans cet attrait. 

Mais si on oublie « l’étourdissante croissance économique de l’Europe de l’Ouest à l’époque des Trente Glorieuses », on rate l’essentiel. Car ce qui a assuré « l’hégémonie démocratique » et la victoire de 1989 du libéralisme sur le communisme, c’est la prospérité de l’Ouest. Elle contrastait avec la déprimante pauvreté des démocraties populaires. En 1950, le revenu par tête y était équivalent aux 2/3 de ceux des habitants d’Europe de l’Ouest. En 1989, à la veille de la chute du Mur, il était tombé à 1/3. Comme l’a écrit Hans-Magnus Enzensberger, les habitants d’Allemagne de l’est avaient compris que le socialisme constituait « le plus haut stade du sous-développement »…

Les citoyens des pays démocratiques se détournent du libéralisme et élisent des leaders populistes, parce que leur niveau de vie ne progresse plus. 

Mais à mesure que cette capacité des démocraties libérales à enrichir régulièrement leurs citoyens s’est émoussée, depuis le début du XXI° siècle, ces derniers se sont tournés de plus en plus vers les partis populistes. Un sondage : alors que les 2/3 des Américains de plus de 65 ans estiment « absolument capital » de vivre en démocratie, moins d’un tiers des moins de 35 ans pensent de même. Etonnez-vous qu’un peu partout, de l’Europe centrale à l’Asie la tendance électorale soit désormais à « l’homme fort », à un retour à des formes diverses d’autoritarisme…

La démocratie était forte parce que l’alliance des démocraties, des Etats-Unis au Japon, en passant par l’Europe occidentale et l’Australie, était puissante. Mais voyez le retournement de tendance : pour la première fois depuis deux cents ans, la part du PIB mondial produit par ces démocraties va être inférieur à 50 %. Au cours de la prochaine décennie, elle ne devrait plus en représenter qu’un tiers. Alors même que certains Etats autoritaires, comme la Chine, obtiennent, eux, des résultats économiques spectaculaires. 

Le prestige de la démocratie hors de son espace géographique tenait aussi à l’influence des productions culturelles de l’Europe et de l’Amérique du Nord. Durant des décennies, leurs écrivains, leurs cinéastes, leurs chanteurs et musiciens jouissaient d’un prestige universel ; ils dominaient la culture mondiale. Tel n’est plus le cas. 

De même, l’appartenance à l’un des « clubs » occidentaux, tels que l’Union européenne ou l’OMC était fort désirable : tout le monde voulait en être, tous les pays consentaient donc des efforts de démocratisation afin de mériter sa carte de membre. Cela aussi est en train de se terminer. Le dictateur Erdogan ne voit plus l’intérêt de se rapprocher des canons européens. Il a renoncé à réclamer l’appartenance au club : pas assez prestigieux à ses yeux…

Conclusion : ou bien un certain nombre de régimes autoritaires vont se démocratiser, sous l’influence de leurs classes moyennes, ou bien les démocraties vont se retrouver en fâcheuse posture

Quelle est « la formule qui marche » aujourd’hui, si ce n’est plus la démocratie libérale ?

C’est, hélas, selon Mounk et Foa, « le capitalisme autoritaire », la combinaison d’un Etat autoritaire et de marchés relativement libre, accompagnés de droits de propriété relativement garantis. Sur les 15 Etats les plus riches du monde, près des 2/3 correspondent à ce schéma. Ils constituent, aux yeux du monde, la preuve – je cite – que « la route de la prospérité ne passe pas nécessairement par la démocratie libérale ».

Le plus frappant, constatent Mounk et Foa, c’est la confiance en soi de plus en plus manifeste qu’affichent ces régimes autoritaires. Autrefois, c’était nous,  démocraties occidentales, qui contrôlions les dirigeants des pays du Sud, en les corrompant ou en les menaçant. Aujourd’hui, c’est la Russie qui intervient avec le plus parfait cynisme dans la manipulation des opinions et des élections jusqu’aux Etats-Unis, ou qui recrute à grands frais des leaders européens pour faire du lobbying – comme l’Allemand Gerhard Schröder ou l’ancien chancelier autrichien Alfred Gusenbauer. 

De son côté, la Chine se sert de ses Instituts Confucius. Et l’Arabie saoudite paye officiellement plus d’une centaine de lobbyistes accrédités à Washington.  Les Etats autoritaires répandent leurs valeurs à travers le soutien intéressé à des départements universitaires, les investissements à l’étranger, les organisations caritatives, le financement de religions… Et ils ont créé toute sorte de réseaux d’information ou de désinformation, qui relaient des messages conformes à leurs intérêts à travers la planète, tandis qu’ils interdisent la réciproque à l’Occident sur leur propre sol. 

Bref, la domination des démocraties libérales occidentales toucherait à sa fin. Pas de quoi se réjouir, selon moi !

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