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Woody au bûcher ?

Après l'affaire Weinstein, une affaire Woody Allen

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Faut-il vraiment brûler ce qu'on a adoré sous le coup de révélations concernant la vie privée du créateur ?

Woody au bûcher ?
Woody au bûcher ? Crédits : DIMITRIOS KAMBOURIS / GETTY IMAGES NORTH AMERICA - AFP

Après l’affaire Weinstein, il y a désormais, à Hollywood, une affaire Woody Allen. 

Après avoir tourné dans son dernier film, A rainy day in New York, plusieurs acteurs, dont Timothée Chalamet, et Rebecca Hall, ont annoncé qu’ils reverseraient leur cachet à Time’s Up. Cette association a été créé par des actrices, scénaristes, metteuses en scène pour venir en aide aux femmes victimes de harcèlement sexuel. 

Le fameux Justin Timberlake a annoncé, à son tour, qu’il renonçait à son cachet. Il avait été pris à partie par Dylan Farrow, la fille adoptive de Mia Farrow, ancienne compagne de Woody Allen qui accuse ce dernier d’avoir pratiqué sur elle, lorsqu’elle avait sept ans, des attouchements sexuels. Dylan Farrow a, en effet, déclaré : « J’ai du mal à comprendre comment une voix aussi puissante et admirée que celle Justin Timberlake puisse prétendre être du côté des femmes en soutenant MeToo et en même temps dire que travailler avec Woody Allen est un rêve qui se réalise. » Tous les acteurs et actrices qui ont tourné pour Woody Allen redoutent d’être entraînés dans la descente aux enfers du cinéaste, hier chouchou d’Hollywood, aujourd’hui pestiféré.

Signalons que deux enquêtes judiciaires ont été déjà été conduites sur cette affaire et qu’aucune n’a confirmé les faits dont Woody Allen est accusé. Et qu’il les a lui-même toujours niés. Mais dans le contexte actuel, après les révélations concernant le comportement, avéré, lui, de Harvey Weinstein, il ne fait pas bon, aux Etats-Unis, avoir une réputation de harceleur sexuel. La machine à ruiner les réputations et les carrières s’est emballée. 

Faut-il pour autant boycotter les films de Woody Allen ?

Oui, répond sans hésitation le grand critique du New York Times, Anthony Oliver Scott. « Une part du travail d’un critique, écrit-il, est de porter des jugements et aucun jugement ne peut se dispenser d’une dimension morale. » A l’opposé, du « désintéressement kantien », que nous évoquions hier, selon lequel le regard porté sur une œuvre d’art devrait faire abstraction de tout ce que nous pouvons savoir de son créateur, Scott prétend que tout le cinéma de Woody Allen est définitivement entaché de ce qu’on croit savoir de la vie privée du cinéaste

Et sa condamnation va loin, puisqu’il écrit : « Je peux déclarer _que je ne verrai plus jamais aucun film de Woody Allen_, mais je ne peux pas faire en sorte de n’avoir vu aucun de ses films précédents. Or, je les ai tous vus et plus d’une fois. » Et il confesse : Woody Allen a été, pour lui, un mentor, un héros culturel, un modèle masculin. Et le critique du New York Times en parle, en effet, en excellent connaisseur. Jugez-en : « sa manière de faire des embardées déflationnistes, de l’élevé à l’absurde, du très sérieux au totalement banal, me frappent comme la définition même du comique. »

Qu’y a-t-il de si gênant dans la production cinématographique de Woody Allen ?

Toujours selon le même critique, Anthony Oliver Scott, dans tous ses films, le personnage joué par Woody Allen est très fréquemment décrit comme « entre deux femmes ». Il est alors en train de quitter une compagne acariâtre, mondaine et superficielle, en manque d’affection, pour une nouvelle conquête, sincère, sensuelle et généreuse… et surtout nettement plus jeune. Longtemps, ce schéma a passé pour une forme de sincérité, d’honnêteté. A la lumière de ce qu’on sait de la vie privée Woody Allen, qui a épousé la fille adoptive de sa compagne Mia Farrow, Soon-Yi Previn, de trente-cinq ans sa cadette, tout cela prend un autre sens. 

« Et ce que je trouve le plus troublant sur le plan éthique, à présent, quant à l’œuvre de Mr. Woody Allen, poursuit Scott, c’est la mesure dans laquelle moi-même et tant de mes collègues avons ignoré ou minimisé ses aspects les plus repoussants. » Ce critique défend, en effet, la thèse selon laquelle la réévaluation régulière des œuvres à la lumière de ce qu’on a appris sur leurs créateurs, fait partie de la culture. Et il suggère non seulement de se détourner des œuvres des hommes reconnus coupables d’abus sexuels, mais « d’effacer leurs noms » et de « nettoyer leurs œuvres ». Même s’il déplore que – je cite – « les films de Mr. Allen fassent maintenant partie du registre artistique, ce qui est une autre façon de dire qu’ils ont informé la mémoire et l’expérience d’un très grand nombre de gens. »

Une position que d’autres intellectuels anglo-saxons n’hésitent pas à comparer de la passion épuratrice des pouvoirs totalitaires. Ainsi Christian Butler, sur le site libertarien Spiked écrit : « il y a des pressions pour qu’on arrête de qualifier Allen de grand cinéaste. » C’est exact : Selena Gomez, qui vient de tourner pour Allen, est vivement critiquée pour n’avoir pas exprimé ses retraits d’avoir travaillé avec lui. 

« Non contents de détruire son avenir cinématographique, ils veulent aussi éradiquer son passé" poursuit Butler. "Avant les accusations proférées par Dylan Farrow, Allen était généralement considéré comme le plus grand auteur de comédie depuis Chapin ». Pourquoi ces accusations invalideraient-elles soudain le jugement qu’on portait sur ses films ? Comment peut-on ruiner la carrière et la vie de quelqu’un sur la base de simples accusations ? Et Butler se moque de ces comédiens qui, après avoir tourné pour Woody Allen, refusent à présent d’empocher leurs cachets. « Cette parodie de repentance, écrit-il, complétée par l’achat d’une indulgence, à la catholique, c’est purement et simplement _du carriérisme_. Voilà des gens ruinent la réputation d’une personne pour couvrir la leur. » 

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