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Le Président, Premier secrétaire

Pourquoi les Etats-Unis n'ont pas réellement intérêt à voir la Chine se démocratiser

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Des élections libres amèneraient au pouvoir des populistes encore plus nationalistes, selon l'universitaire de Singapour Kishore Mahbubani.

Le Président, Premier secrétaire
Le Président, Premier secrétaire Crédits : XIE HUANCHI / XINHUA - AFP

"Si seulement note rivale était, comme nous, une démocratie..."

Les relations entre les Etats-Unis et la Chine, les deux principales puissances de notre temps, sont décisives. Harmonieuses, elles garantissent une certaine stabilité mondiale. Conflictuelles, elles inquiètent le reste du monde. Quelle influence l’élection de Donald Trump a-t-elle exercé en ce domaine ?

Kishore Mahbubani, professeur de relations internationales à l’Université nationale de Singapour, est l’un des intellectuels les plus influents d’Asie. Il rentre juste d’un séjour sabbatique dans deux des plus prestigieuses universités américaines. Et de retour chez lui, il est allé avertir les dirigeants chinois que le regard que portent les Américains sur leur pays avait considérablement changé en dix ans. Partout, il a entendu ses confrères américains s’inquiéter de la montée en puissance de la Chine. Il n’y a donc pas que Trump et son électorat de cols bleus pour s’énerver de cet antagoniste pressé. Tout le monde en est à présent convaincu : dans les dix années qui viennent, la puissance économique de l’Empire du Milieu aura dépassé celle des Etats-Unis.

Si seulement, notre rival était une démocratie ou se dirigeait vers une démocratisation, lui ont dit les universitaires américains, ses collègues, nous pourrions l’accepter. Mais tel n’est pas le cas. 

Ils ont tort, soutient Mahbubani. Une Chine démocratique, avec des dirigeants élus comme aux Etats-Unis, aurait de fortes chances d’être gouvernées par un pouvoir populiste et bien plus nationaliste que l’élite méritocratique communiste en place à Pékin. Ce serait un partenaire bien plus difficile pour les Etats-Unis. Les Américains gagnent beaucoup à avoir affaire à des gens préoccupés au premier chef de rationalité économique. 

La menace d'une guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine menace l'économie mondiale. 

De manière générale, les relations entre les deux principales puissances du monde sont embrouillées par toute sorte représentations fausses, de préjugés, d’irrationalité. C’est mauvais pour le monde entier, parce qu’une altération brutale de leurs rapports menacerait la paix mondiale. Et que les marchés n’aiment pas l’incertitude. Or, la menace d’une guerre commerciale plane aujourd’hui au-dessus de la croissance mondiale. 

Les Américains – et pas seulement leur président – estiment que leur déficit commercial avec la Chine est excessif. Les Chinois, disent les Américains, ne jouent pas selon les règles du jeu : ils subventionnent certaines branches, leurs salaires sont trop bas, ils font du dumping… Même Fareed Zakaria le dit : « Trump a raison. La Chine triche. » 

Mais, soutient Kishore Mahbubani, les déficits commerciaux américains ont leur origine aux Etats-Unis et non en Chine. Ce ne sont pas les produits chinois qui sont excessivement compétitifs, ce sont les déficits budgétaires de Washington qui sont insoutenables et le niveau d’épargne des ménages américains qui est très insuffisant. Le Peterson Institute, un think tank américain spécialisé dans l’étude des problèmes économiques internationaux, vient de le souligner dans une étude : si les Etats-Unis veulent réduire leur déficit commercial, ils doivent commencer par augmenter les impôts chez eux. Trump fait le contraire. Qu’il ne vienne pas se plaindre…

En outre, les consommateurs américains ont largement bénéficié des prix bas chinois. Oxford Economics, un cabinet de consultant a calculé qu’acheter chinois permet à un ménage aux Etats-Unis une économie de 850 dollars par an. 

De son côté, la Chine ne renoncera pas à une stratégie économique qui a permis à la majorité de sa population la plus rapide sortie de la pauvreté de toute l’histoire humaine. Il est là, le grand bond en avant : dans le pari de la mondialisation ! Les Chinois peuvent faire quelques concessions marginales pour apaiser l’homme aux cheveux orange, mais ils ne sauraient remettre en cause le Plan Made in China 2025, comme le leur réclame le Secrétaire d’Etat au Trésor Steven Mnuchin. Ils n’ont pas l’intention de rester cantonnés dans des fonctions subalternes d’assemblage, qui sont parmi les moins rentables sur les chaînes de valeur, désormais mondialisées. Pour donner un exemple, sur le prix d’un iPhone vendu 800 dollars aux Etats-Unis, la firme chinoise Foxconn, qui les assemble, n’en conserve que 7, 40 $. Le reste est perçu par des firmes américaines. Les Chinois veulent monter en gamme. Ils veulent passer du côté de la conception. Ils s’intéressent à l’Intelligence Artificielle. Personne ne les fera changer de stratégie. 

Il serait temps, pour les Américains, de reconnaître leur impuissance à influer sur le cours de la politique chinoise.

Il serait temps, pour les Américains, de reconnaître enfin leur impuissance à influer sur le cours de la politique chinoise, écrivent dans Foreign Affairs Kurt Campbell et Ely Ratner. A la fin de 1945, le président Truman avait envoyé un émissaire, le général Marshall, négocier la paix entre le Kuo-Mintang et les communistes chinois. Il est rentré bredouille à Washington en janvier 1947. Durant la guerre du Vietnam, les Américains ont cru pouvoir dissuader Pékin de soutenir le Vietcong. Nouvel échec. 

Depuis le voyage surprise de Nixon à Pékin en 1972, les Etats-Unis ont fait un nouveau pari : renonçant au gros bâton, ils ont misé sur la carotte. L’alliance contre l’URSS, mais surtout l’approfondissement des liens commerciaux et diplomatiques avec Pékin étaient censées amener la Chine à se transformer sur le plan interne et à s’intégrer harmonieusement dans l’ordre international voulu par les Américains. Ce pari est perdu. La Chine évolue à son rythme, selon sa propre voie. En supplantant et en remplaçant des éléments centraux de l’ordre international américain. Washington doit donc repenser radicalement ses relations avec Pékin. 

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