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Abattoir 5, film de George Roy Hill de 1972. Copyright Splendor Films

Abattoir 5 de Kurt Vonnegut, cinquantième anniversaire

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Comment échapper à un nouveau désastre ?

Abattoir 5, film de George Roy Hill de 1972. Copyright Splendor Films
Abattoir 5, film de George Roy Hill de 1972. Copyright Splendor Films

« Il y a cinquante ans, Billy Pilgrim décollait pour un voyage dans le temps et naissait un des romans classiques du XX° siècle, Abattoir 5. Publié en 1969, ce roman catapulta son auteur, Kurt Vonnegut, âgé de quarante-sept ans directement dans le courant populaire et littéraire. En parlant directement de manière poignante aux anxiétés de la génération de la contre-culture du progrès technologique, de la guerre du Vietnam et de l’holocauste nucléaire. » Ainsi commence l’article que vient de publier la revue The American Interest, à l’occasion de la réédition en coffret, aux Etats-Unis, des œuvres de Kurt Vonnegut, disparu en 2007.

En regardant derrière lui, comme la femme de Lot, l'auteur perd ses moyens

L’auteur de l’article, Daniel Kennelly, crédite l’auteur d’Abattoir 5, d’avoir écrit « un roman post-moderne », puisque son premier chapitre nous livre l’avis – fort négatif – de Vonnegut sur son propre ouvrage. Et c’est vrai qu’à l’époque, il a paru surprenant d’entamer un roman de science-fiction par une déclaration liminaire de l’auteur, précisant ses intentions. Et confessant, qui plus est, avoir raté son affaire. « On n’a pas idée de regarder en arrière, écrit Vonnegut en conclusion de ce chapitre d’introduction, qui n’est pas une préface. Je ne recommencerai jamais, vous pouvez m’en croire. J’ai maintenant terminé mon bouquin de guerre. Le prochain que j’écrirai sera plus amusant. Celui-ci est raté. C’était prévu, puisqu’il est l’œuvre d’une statue de sel. » Kurt Vonnegut vient de faire référence à la femme de Lot qui, dans la Bible, se retourne pour contempler les villes de Sodome et Gomorrhe sur lesquelles l’Eternel vient de faire tomber le feu du Ciel. Lorsqu’on échappe à un tel cataclysme, il est impossible de ne pas regarder derrière soi. Mais cela paralyse.

Alors, se demande l’auditeur : roman de science-fiction ? Ou roman de guerre ? Les deux, et c’est ce qui fait l’un de ses intérêts. A l’origine, Vonnegut voulait témoigner littérairement ce qu’il a vécu dans la ville de Dresde, où, par le plus grand des hasards, il se trouvait en tant que prisonnier de guerre américain, lors du bombardement de la ville par les Alliés, du 13 au 15 février 1945. Mais comme d’autres témoins d’une horreur, il a perçu alors les limites de la littérature. 

Billy Pilgrim, prisonnier d'une temporalité déréglée

Oui, le héros d’Abattoir 5, Billy Pilgrim (Billy Pèlerin), ne cesse de dériver dans le temps. Il est contraint de sauter constamment d’un épisode à l’autre de son existence. Au hasard des époques. A certains moments, Billy se marie, à d’autres, il prend place dans un avion qui va s’écraser, mais constamment il est ramené à ce moment de la fin 1944 où, au cours de la bataille des Ardennes, avec un groupe de soldats perdus comme lui, il est fait prisonnier par les Allemands. A d’autres moments, il est exhibé, tout nu, comme une espèce d’animal de zoo dans une lointaine planète, Tralfamador. Les Tralfamadoriens sont très supérieurs aux humains, qu’ils considèrent comme des bêtes curieuses et malfaisantes. Ils disposent notamment d’une vision panoramique du temps. Ils savent tout du passé, comme du futur. 

Ainsi connaissent-ils avec précision la date « la fin de l’univers ». Elle sera provoquée, non pas par les guerres absurdes auxquelles se livrent ces imbéciles de terriens, mais par un accident  lors de l’essai d’un nouveau combustible alimentant leurs propres soucoupes volantes. « Si vous êtes au courant, interroge Billy Pilgrim, n’y a-t-il pas moyen de prévenir ce désastre ? Comment dissuader le pilote de mettre le doigt sur le bouton ? » Réponse du Tralfamadorien : « Son doigt est dessus depuis toujours et y demeurera à jamais. Cela fait partie de la structure même du moment. » (131)

Un sentiment de fatalité qui fait écho à celui d'aujourd'hui

Le même sentiment de fatalité fait monter Billy Pilgrim dans l’avion qui va s’écraser. « Il sait qu’il s’écrasera mais il ne veut pas être pris pour un imbécile en prédisant l’accident. » Et lorsqu’il se réfugie dans l’abattoir de Dresde, d’où la viande a disparu pour cause de guerre, la fatale nuit du bombardement, il sait « grâce à ses souvenirs que la ville sera réduite en miettes avant de flamber.» (166) Vonnegut a été traumatisé pour la vie par les horreurs qu’il a vues, à Dresde. Les Allemands ont forcé leurs prisonniers américains à extraire un grand nombre de victimes de leur propre bombardement des caves où leurs corps avaient brûlé, d’un château d’eau où des adolescentes avaient bouilli… 

« Ce n’est que le lendemain à midi qu’on put sans danger quitter les abris. Quand les Américains et leurs gardes allemands revinrent à la surface, la fumée noircissait le ciel. Le soleil était une petite tête d’épingle rageuse. _Dresde rappelait la Lune_, un paysage exclusivement minéral. Les pierres étaient bouillantes. Personne n’avait réchappé dans le paysage. Ainsi vont les choses. » (193) A l’époque de la parution d’Abattoir 5, tous les lecteurs saisirent l’allusion aux bombardements américains sur le Vietnam. 

Les Tralfamadoriens, c’est nous, commente l’essayiste Daniel Kennelly. Nous construisons des bombes atomiques. Pourquoi ? Parce que, prétendons-nous, si nous le faisons pas, d’autres le feront. Ce roman retrouve une actualité nouvelle. Comme Billy Pilgrim, nous avons envie d’avertir « ne montez pas dans cet avion ». Mais nous ne le faisons pas.

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