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Qui sommes-nous pour juger les croyances des autres ?

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On a toujours de bonnes raisons de croire en ce que l'on croit...

Toute société repose sur un ensemble de croyances communes. 

Quiconque s’intéresse à la vie des idées et des livres hors des étroites limites de l’Hexagone devrait s’abonner à  Books. Books, comme livres en anglais,  s’apprête à fêter son dixième anniversaire en décembre. Le sujet de ce numéro spécial : l’empire des fausses croyances

Nous n’avons cessé de nous mobiliser contre l’empire des fake news et des alternative facts. Olivier Postel-Vinay son directeur de la rédaction, a rassemblé, à ce sujet, des articles venus du monde entier. Et je tenterai d’en résumer certains des plus passionnants. Mais ce matin, je voudrais attirer votre attention sur son éditorial parce que Postel-Vinay y adopte courageusement une position assez originale. 

Il constate d’abord que les mythes et croyances collectives existent dans toutes les sociétés et qu’elles contribuent à leur cohésion. Comme on sait, nombre de Grecs et de Romains ne croyaient pas vraiment à l’existence de leurs dieux ; mais ils se servaient de ces mythologies comme outils conceptuels. Jean Pierre Vernant l’a montré, l’Antiquité pensait en mythes. Personnifier les sentiments, attribuer l’origine des événements à l’efficace de telle ou telle divinité, c’était organiser leur monde, lui donner une unité de signification, lui assurer une certaine stabilité. 

L’utilitarisme ne s’est jamais gêné pour proclamer qu’une idée vraie est simplement une idée utile. On connaît la formule de  Nietzsche, « la fausseté d’un jugement n’est pas une objection contre ce jugement. » Quant à l’historicisme post-hégélien, il proclamait son mépris pour la notion d’objectivité en histoire. Mao Tsé Toung, qui appartenait lui-même à ce courant écrivait « les idées justes, en général, ce sont celles qui réussissent ». Selon cette dangereuse théorie, c’est l’histoire qui couronne le vrai et le juste en accordant la victoire à l’une des forces en présence pour la prééminence.

Ensuite, Olivier Postel-Vinay rappelle l’intuition fondamentale du grand sociologue Raymond Boudon selon laquelle les gens ont toujours de bonnes raisons de croire ce qu’ils croient. Les acteurs sociaux n’apparaissent irrationnels qu’à celui qui les observe de l’extérieur, sans parvenir à se départir de ses propres préjugés. Ne comprenant pas la logique à l’œuvre dans certains comportements, il les qualifie d’irrationnels - on disait autrefois « primitifs ». Les outils conceptuels dont se servent les praticiens en sciences sociales comportent eux-mêmes des visées normatives dont ils ne sont pas nécessairement conscients. A moins qu’ils ne se comportent franchement, et en toute bonne conscience, en militants d’une cause. 

« Aujourd’hui le fast-checking semble n’avoir plus aucune prise sur les esprit », écrit Olivier Postel-Vinay.

De quel droit les gens instruits prétendent-ils détenir les critères du vrai et du faux, tandis que les masses baigneraient dans l’idéologie et la fausse conscience ? « L’histoire des sciences elle-même », écrit Postel-Vinay, illustre à quel point le progrès des connaissances est intimement lié à une _dynamique de remplacement de systèmes de croyance par d’autres_. » (…) « Grâce aux travaux de John Ioannidis et de son équipe à l’université de Stanford, on sait par exemple aujourd’hui que la majorité des études scientifiques publiées en biomédecine sont « fausses, car biaisées pour une raison ou pour une autre, qui souvent relève de la croyance. "

Michel Foucault est le philosophe qui a poussé le plus loin l’idée que ce qui se présente comme savoir objectif sur les choses renvoie en réalité à l’ordre même du discours à une époque donnée. « L’objet n’attend pas dans les limbes l’ordre qui va le libérer et lui permettre de s’incarner dans une visible et bavarde objectivité ; il ne se préexiste pas à lui-même, retenu par quelque obstacle aux bords premiers de la lumière. » Pour Foucault, il faut se départir de l’idée d’une accumulation progressive du savoir. Nous devons cesser de croire nos savoirs du moment supérieurs à tous ceux qui les ont précédés. La meilleure preuve est que le découpage du réel change : certaines réalités passent du filtre d’une discipline à une autre, recevant à l’intérieur même de ces disciplines des significations changeantes. 

Dans ces conditions, l’usage du fast-checking ne sert pas à grand-chose. Nous croyons en ce qu’il nous plaît de croire. Et dans une époque de libéralisation du marché des opinions et des croyances, démultipliée par les réseaux sociaux, la voix des experts ne pèse pas plus lourd que celle du groupe d’appartenance, du silo où nous sommes enfermés avec ceux qui pensent comme nous.

Nous vivons une époque qui n’a pas encore inventé les mots pour nommer nombre de choses nouvelles que nous avons sous les yeux. C’est pourquoi il convient, avant de tenter de redresser les idées fausses et les croyances absurdes de nos contemporains, de mettre en question les nôtres. En gardant bien à l’esprit que nos descendants jugeront nos croyances aussi sévèrement que nous jugeons celles de nos prédécesseurs. Gombrowicz disait : « J’évite autant que possible de me lier aux devises du jour, aussitôt remplacées. »

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