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Un exode massif passé inaperçu

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À retrouver dans l'émission

L'hémorragie des pays de l'Est et du Sud vers le Nord et l'Ouest européens n'est pas que démographique.

Il y a une douzaine d’années, la Commission européenne déplorait le manque de mobilité géographique au sein de l’Union européenne. On rêvait de voir la main-d’œuvre migrer, comme alors aux Etats-Unis, vers les pôles d’emploi les plus attractifs. 

Il faudrait doubler les statistiques d'Eurostat pour approcher de la vérité. 

He bien de nombreux pays membres de l’UE font face aujourd’hui au problème inverse. Ivan Krastev le relevait déjà dans son livre, Le destin de l’Europe, les petites nations d’Europe centrale vivent une « panique démographique », voire la crainte d’une « disparition ethnique ». Craintes résumées d’une interrogation angoissée : « Y aura-t-il encore quelqu’un dans un siècle pour lire de la poésie bulgare ? » Bien sûr, ces nations subissent un désastreux déficit des naissances. Même si l’on note une légère remontée en ce moment, peut-être due à des politiques familiales généreuses, en Pologne et en Hongrie, les taux de fécondité demeurent partout très inférieurs au seuil du renouvellement des générations. 

Mais la cause principale de cet évidement démographique est mal mesurée. Un essayiste et économiste italien, Federico Fubini, éditorialiste au Corriere della Sera, s’est penché sur les chiffres et il en rapporte des révélations explosives. Si l’on en croit les statistiques officielles, établies par Eurostat, depuis la chute du Rideau de fer en 1989, ce sont 20 % des Roumains qui ont quitté leur pays pour émigrer vers un autre Etat de l’UE. Ainsi que 12 % des Bulgares, 7 % des Polonais, 5 % des Hongrois. Mais ces chiffres sous-estiment sérieusement la réalité de l’exode, estime Fubini. Et ils font l’impasse sur l’émigration de nombreux habitants de l’Europe du Sud, comme l’Espagne, le Portugal et l’Italie, vers les riches pays du Nord de l’Europe. 

En réalité, estime Fubini, on devrait doubler ces données pour obtenir les pourcentages exacts. Eurostat ne comptabilise, en effet, que les personnes qui déclarent leur départ auprès du gouvernement de leur pays. Ainsi, l’Italie a communiqué, pour 2017, le départ, pour la Grande-Bretagne, de 22 000 de ses nationaux. Mais de son côté, le département du Travail britannique a comptabilisé, pour la même année, l’arrivée de 50 000 arrivants en provenance d’Italie. Deux fois plus. Et l’Office allemand des statistiques, Destatis, estime l’immigration en Allemagne de citoyens provenant des autres Etats membres de l’UE entre 2008 et 2017, à deux millions sept cent mille personnes. 

Ainsi, écrit Federico Fubini, les nouveaux membres de l’Union ont fait à la plus puissante économie du bloc européen une double faveur. Car non seulement, ils compensent le déclin démographique de ce pays et son vieillissement, mais ils lui ont fait économiser des frais d’éducation et de formation. En outre, ces immigrés européens ont investi leur épargne dans leur nouveau pays. Et Fubini estime à près de 200 milliards d’euros le bénéfice pour l’économie allemande. Ceux qui poussent de hauts cris à la perspective d’une « union de transfert » devraient avoir ces chiffres en tête… 

Les effets politiques sur les pays de départ : angoisse identitaire et vote conservateur.

Un effet politique, d’abord. Ce sont les plus jeunes et les plus diplômés qui partent vers les meilleures opportunités de travail dans les riches pays de l’Ouest. Ceux qui restent se sentent abandonnés ; ils sont anxieux. Krastev le disait. Cela explique le tournant autoritaire et conservateur pris par ces pays, de la Pologne à l’Italie. Voyez ce sondage : 52 % des Italiens soutiendraient une loi rendant l’émigration hors du pays illégale. C’est aussi le cas de 50 % des Polonais et de 49 % des Hongrois.

Le dumping fiscal ruine les Etats d'Europe centrale. Ils se vengent sur les taxes à la consommation. 

Mais il y a pire. Certes, le revenu moyen annuel des pays d’Europe centrale a beaucoup progressé depuis leur adhésion à l’Union européenne. Mais il demeure inférieur de plus de 40 % à celui des riches pays de l’Ouest et du Nord de l’Europe. Et surtout, les salaires y demeurent désespérément inférieurs. Et c’est ce qui explique la délocalisation des grandes entreprises, notamment automobiles. Ainsi, Audi fabrique ses moteurs à Györ, en Hongrie, mais monte ses voitures en Bavière. Résultat : c’est en Allemagne que l’entreprise paye sa TVA. Et pratiquement aucun impôt en Hongrie.

Car – nouvelle révélation – les pays d’Europe centrale se livrent, entre eux, à une concurrence effrénée pour attirer les industries ouest-européennes. Elle passe par la faiblesse des salaires, mais aussi, et c’est beaucoup moins connu, par des facilités fiscales. Finance Uncovered, un pool de journalistes économiques basé à Londres, qui a enquêté sur ces pratiques de dumping fiscal a révélé que BMW avait ainsi mis en concurrence la Slovaquie et la Hongrie pour y installer une usine. Le gouvernement slovaque avait proposé un rabais de l’impôt sur les sociétés de 35 %. Les Hongrois ont emporté le contrat en promettant 50 %. 

Effets indirects de ces petits arrangements fiscaux entre amis : ce sont les contribuables locaux qui paient la différence. La TVA est très élevée dans la plupart des pays d’Europe centrale. Sans remettre en cause la légitimité des fonds structurels européens qui aident ces pays à se mettre à niveau, Federico Fubini fait observer qu’ils contribuent au maintien de cette situation. 

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