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Comment les Poutine, Fujimori, Erdogan et consort ont miné la démocratie de l'intérieur

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Canaliser une aspiration à davantage de démocratie : souvent un bon moyen d'installer un pouvoir autoritaire.

Et si Charles Lindbergh (ou Henry Ford) étaient devenus présidents des Etats-Unis...

Pour commencer, un petit détour par une uchronie, une histoire contrefactuelle. Et si certaines choses s’étaient passée tout autrement… Dans son roman Le complot contre l’Amérique, Philip Roth, on s’en souvient, décrit ce à quoi auraient pu ressembler les Etats-Unis si Charles Lindbergh, le premier aviateur à avoir relié New York à Paris, en 1927, avait mis à profit son immense popularité pour devenir président des Etats-Unis. Lindbergh était un admirateur d’Hitler et un antisémite. S’il était parvenu au pouvoir, les Etats-Unis ne seraient certainement pas entrés en guerre aux côtés des Anglais et des Soviétiques. Par bonheur, Lindbergh n’avait pas les ambitions politiques que Roth lui imagine. Mais les Etats-Unis de l’entre-deux-guerres eurent bien d’autres candidats au rôle de leader populiste d’extrême-droite. 

A commencer par Henry Ford. Propriétaire d’un journal, le Dearborn Independent, dans lequel on dénonçait jour après jour les banquiers, les Juifs et les bolcheviks. Il, Ford finança une traduction des Protocoles des Sages de Sion qui se vendit à un demi-million d’exemplaires. Adolf Hitler le cite avec admiration dans Mein Kampf. Et en 1938, le régime nazi lui remit la grand-croix de l’Aigle allemand. « Si Henry Ford nourrissait des ambitions présidentielles, écrivent les auteurs de « La mort des démocraties », il était né un siècle trop tôt. A son époque, l’opinion des critiques des partis primait sur l’opinion publique. Et ces politiciens ne voulaient surtout pas de Ford. » 

Un siècle trop tôt, parce que Donald Trump présente un profil assez comparable à celui de Henry Ford. Et lui a été élu président des Etats-Unis. Entre-temps, le filtre que constituaient les partis politiques a pratiquement disparu. Aux primaires, les électeurs choisissent directement leurs candidats. Et contrairement à une opinion très partagée, ce n’est pas nécessairement une bonne chose pour la démocratie. 

Sous prétexte de "rendre la parole au peuple", des démagogues parviennent au pouvoir. 

Dans un livre qui paraît ces jours-ci, La mort des démocraties, les deux auteurs, professeurs de sciences politiques à Harvard, exposent avec vigueur et clarté ce qui est arrivé à plusieurs démocraties qu’on avait tout lieu de croire solides. 

Parce que ces précédents devraient nous servir d’avertissement ! A nous qui, comme les Américains, avons la chance de vivre encore dans le cadre de démocraties authentiques. A travers les contre-exemples de la Russie de Poutine, du Pérou de Fujimori, de la Turquie d’Erdogan, du Venezuela de Chavez et Maduro, de la Hongrie de Orban, ce livre démontre comment des démagogues new look, après avoir surfé sur une demande de démocratie plus authentique et de lassitude envers les élites, ont miné de l’intérieur le système démocratique. Et instauré de quasi-dictatures. 

C’est en effet sous prétexte de rendre la parole au peuple, et souvent à la faveur d’une crise, que ces dirigeants, peu ou pas au fait des contraintes du système démocratique, instaurent ensuite pas à pas leurs régimes autoritaires. Mais ils ignorent les deux principales vertus qui permettent à la démocratie de fonctionner : la tolérance envers leurs adversaires et le fait que les politiciens doivent faire preuve de modération dans l’exercice de leurs prérogatives. 

Oh, préviennent Steven Livitsky et Daniel Ziblat, les auteurs, ne vous attendez plus à voir les tanks encercler le palais présidentiel et les chars le bombarder, comme cela s’est passé au Chili en 1973.  Les nouveaux dirigeants autoritaires arrivent au pouvoir, non seulement par la voie des urnes, mais à la faveur d’une formidable aspiration démocratique qu’ils ont l’intelligence de canaliser

Une fois au pouvoir, les résistances qu'opposent les institutions démocratiques à leurs décisions les exaspèrent... 

Prenez Alberto Fujimori. Ce modeste recteur d’une petite université voulait se présenter aux élections sénatoriales en 1990. Comme aucun parti ne voulait soutenir sa candidature, il eut l’idée de se présenter aux présidentielles, afin d’attirer l’attention des Péruviens sur sa campagne sénatoriale. 

Son slogan : « un président comme vous ». En dénonçant les élites – incapables de venir à bout des terroristes du Sentier lumineux, il sut donner voix à une extraordinaire lassitude des électeurs péruviens envers le système politique. Tous les médias du pays étaient contre lui et soutenaient son opposant, l’écrivain libéral Mario Vargas Llosa. Mais c’est justement ce qui incita une majorité des électeurs à lui donner le pouvoir. De plus en plus, ceux-ci votent contre les partis-pris trop affichés des médias

Une fois au pouvoir, Fujimori découvrit – je cite – que « la démocratie est un travail éreintant. Alors que les entreprises familiales et les régiments peuvent être dirigés sur ordre, la démocratie exige négociations, compromis et concessions. Les échecs sont inévitables, les victoires toujours partielles. Les initiatives présidentielles peuvent échouer au Parlement ou devant les tribunaux. Tous les politiciens sont _frustrés par ces contraintes_. » Du coup, les amateurs, les démagogues sans expérience éprouvent la tentation de passer en force. Et l’on voit la démocratie s’éroder lentement, à petits pas. Chaque initiative paraît mineure. Et puis, les contre-pouvoirs, minés, finissent par perdre toute influence réelle. Un nouveau régime s’installe en catimini, qui n’a plus que l’apparence de la démocratie. 

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