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Le principal reproche adressé aux subaltern studies ? Ne traiter les écrivains étudiés qu’en tant que "représentants" de leur culture d'origine

Subaltern studies : des écrivains condamnés à représenter leur pays ?

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Les subaltern ou post-colonial studies, en train d’être importées dans nos universités, font l'objet de critiques aux Etats-Unis. Un certain nombre d'écrivains leur reprochent, au prétexte de défendre des causes morales, de ne sélectionner que des œuvres qui correspondent à leur agenda politique.

Le principal reproche adressé aux subaltern studies ? Ne traiter les écrivains étudiés qu’en tant que "représentants" de leur culture d'origine
Le principal reproche adressé aux subaltern studies ? Ne traiter les écrivains étudiés qu’en tant que "représentants" de leur culture d'origine Crédits : F.J. Jimenez - Getty

Les subaltern studies, et autres études post-coloniales sont en train d’être importées d’Amérique du Nord dans nos facultés de lettres et sciences humaines. Dans le monde académique anglo-saxon où elles sont nées, elles donnent lieu depuis quelques années à l’expression de profondes insatisfactions. Et pas seulement du côté des tenants de la littérature considérée comme "dominante". Aussi et surtout chez les auteurs réputés appartenir eux-mêmes aux cultures dites "dominées".  

Une politisation croissante des départements d'études littéraires

On avait déjà remarqué l’agacement du philosophe ghanéen Kwame Anthony Appiah face à ce qu’il appelle "la bataille des bien-pensants". Appiah est l’auteur de deux ouvrages remarquables, traduits en français, Pour un nouveau cosmopolitisme et Le code d’honneur. Comment adviennent les révolutions morales. Il a fait remarquer que la tendance moralisatrice qui caractérise les cultural studies venait de loin : le rôle premier des universités anglo-saxonnes n’a-t-il pas été de former des ministres du culte ? Comme, dans l’après-guerre, les départements de philosophie ont commencé à se méfier de l’enseignement de la morale, celle-ci s’est réinvestie dans les études littéraires.

Si l’on ajoute que la critique littéraire féministe a été considérée comme une branche du mouvement féministe et les études littéraires africaines-américaines, comme un auxiliaire des mouvements noirs américains, on conçoit, écrit Appiah, que les études littéraires soient devenues, ces dernières décennies, "_un enjeu stratégique majeur, à la fois moral et politique, du débat intellectue_l". 

L’entremêlement des agendas universitaires et sociaux-politiques a suscité une étrange inflation rhétorique, une grandiloquence digne d’une prise de la bastille, à l’appui de subtilités théoriques. On prend les individus pour des genres : une théoricienne féministe particulière du Tiers Monde est appelée à représenter toutes les femmes de couleur. Ne pas enseigner Jeannette Winterson est pris comme le fait de l’exclure du canon des œuvres à étudier, qui aurait déjà une forte tendance à exclure les lesbiennes ; et bientôt surgissent les propos sur une prétendue l’exclusion des lesbiennes – ou des gays ou des Blacks… (…) C’est du moralisme et du moralisme devenu fou.                
Kwame Anthony Appiah, Battle of the Bien-Pensant, cité dans l'anthologie Theory’s Empire (2005)

Les cultural studies, une visée trop souvent moralisatrice ?

On rencontre un écho de ces agacements dans un article de Sumana Roy publié dans The Chronicle of Higher Education. Sumana Roy est une auteure indienne, elle enseigne la littérature à l’université d’Ashoka, près de New Delhi. Les éditions Hoëbeke ont récemment traduit son roman Comment je suis devenu un arbre

Le syllabus des textes post-coloniaux semble avoir pour fonction d’illustrer deux choses, soit illustrer négativement une forme de faute morale ou sociale, soit représenter positivement une culture marginale. Idéalement, faire les deux à la fois, souvent à la manière d’un concert de soutien à une bonne cause. Sumana Roy

Les écrivains blancs, poursuit Sumana Roy, peuvent écrire "sur les sujets qui excitent leur fantaisie – les éléphants, les femmes, les montagnes, les guerres, une tasse de thé ou une journée dans la vie d’une personne sans importance. Ils peuvent écrire sur n’importe quoi". Mais des écrivains du tiers-monde, on attend uniquement qu’ils témoignent et qu’ils représentent. Et le reproche central qu’elle adresse aux subaltern studies, c’est de ne traiter les auteurs étudiés qu’en tant que "représentants" de leurs cultures. Alors qu’on étudie les auteurs européens d’autrefois, ou américains et blancs d’aujourd’hui, sous l’angle de la forme littéraire, les auteurs du Tiers Monde sont systématiquement considérés comme des sortes de tour-operator culturels, chargés de satisfaire "la curiosité intellectuelle du monde blanc". Les trois écrivains indiens les plus connus en Occident, Salman Rushdie, Amitav Gosh et Vikram Seth ne le sont que sous l’angle de cette "représentation de l’Inde à l’étranger"

Retrouver le plaisir de lire, en oubliant de faire la morale...

Or, cette manie des universités anglo-saxonnes a déteint sur la vie intellectuelle de l’Inde. On publie des témoignages et des romans d’auteurs issus de castes minorisées et réputées intouchables, comme Manoranjan Byapari, et on leur attribue des prix littéraires, pour se donner bonne conscience, se racheter.

C’est une imitation de ce qui a déjà eu lieu en Occident : la soi-disant responsabilité des écrivains indiens à représenter leur nation a été transformée en responsabilité des "écrivains marginalisés" à représenter leur culture locale. La mission moralisatrice du syllabus post-colonial peut sembler admirable, mais ces cours ignorent systématiquement toute la littérature qui ne correspond pas à leur agenda politique.                
Sumana Roy

Ainsi, le roman comique et la poésie n'y trouvent pas leur place. Plus inquiétant encore : les étudiants ont le sentiment que le plaisir de lire est immoral, politiquement incorrect. Et elle remarque que les travaux d’étudiants se terminent presque immanquablement par une morale, comme les fables d’Esope. Elle appelle à retrouver ce plaisir de lire, en renonçant à considérer la littérature comme une tâche politico-morale… 

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