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Les Européens auraient dû prévoir ce qu'incarne Trump

5 min
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D'autant qu'un certain nombre de tournants avaient déjà été pris sous Obama...

Le vrai tournant, c'est Obama qui l'a fait prendre aux Etats-Unis. Trump entérine un changement d'époque. 

Le paradis perdu de Benjamin Haddad. Un Français de 33 ans qui a été nommé directeur Europe de l'un des principaux think tanks américains, l'Atlantic Council. A mes yeux, le meilleur livre sur le tournant décisif qu’incarne Donald Trump. Sa thèse, il la résume en une phrase : Non, Donald Trump n’est pas un accident de l’histoire, mais le marqueur d’un changement d’époque

Le vrai tournant, il avait déjà été pris dès Barack Obama. C’est lors de cette présidence que s’est refermée l’étrange parenthèse ouverte par l’implosion du bloc soviétique en 1989-91.  On avait vu alors d’anciens trotskistes reconvertis en néo-conservateurs inspirer la politique étrangère de présidents démocrates, comme Bill Clinton et républicains, comme George W Bush. Cette politique, qu’on a appelée le « wilsonisme botté », était fondée sur le mythe de l’exceptionnalisme américain ; sur le sentiment d’avoir une mission à remplir en faveur de la liberté et de la démocratie. Y compris par des moyens militaires.

Les Européens auraient dû comprendre qu’on avait changé d’époque dès septembre 2013. C’est alors qu’Obama renonça à punir le régime de Bachar al-Assad, pour avoir utilisé des armes chimiques contre sa propre population. Alors même que, comme le répétaient les alliés français, une ligne rouge, fixée par Washington lui-même, avait été franchie. Trump, lui, a laissé les Russes rétablir en ses palais le dictateur syrien, leur allié. Les Etats-Unis sont devenus les premiers producteurs de pétrole du monde. Le Moyen Orient les intéresse médiocrement. Avant Trump, Obama, avait traité les alliés européens, de « passagers clandestins » de l’OTAN, incapable de contribuer à la hauteur de leurs moyens, à leur propre sécurité.

A la tête d'une Amérique "fatiguée du monde", un président jacksonien et mercantiliste. 

Mais comme l’écrit Benjamin Haddad, Obama préférait l’emploi de moyens discrets, « furtifs » : l’usage massif de drones armés pour des liquidations ciblées ; l’emploi des forces spéciales comme pour l’élimination d’Ossama Ben Laden ; le recours à la cyber-guerre, afin de retarder le programme nucléaire de l’Iran. Mais l’Amérique montrait qu’elle était « fatiguée du monde ». A l’époque, déjà, Robert Kagan avait prévenu : vous n’aimez plus le shérif américain ? Alors, préparez-vous à vivre dans un monde qui va ressembler vraiment au far-west.

Donald Trump, lui, est un jacksonien. Chantre du peuple contre les élites, Andrew Jackson (1829-1837), a été le premier président populiste des Etats-Unis. Les jacksoniens, ses héritiers ne croient pas aux croisades morales, ils défendent les frontières. Ils n’aiment pas entamer des guerres, mais prévient Haddad, ils ont la réputation de ne pas s’arrêter avant de les avoir gagnées. 

L'Europe, variable d'ajustement du conflit sino-américain.

Les Américains ne veulent plus payer pour assurer la sécurité de leurs alliés. Mais ils ne veulent plus non plus servir de garants en dernier recours de l’ordre international, à travers des institutions telles que l’OMC. En gros, ils ne veulent plus de la mondialisation. Ils ont pris acte du passage d’un système multipolaire à un ordre bipolaire. Ce que Mark Leonard, le directeur du European Council on Foreign Relations a récemment décrit comme la « fin de la Chinamerica ». A savoir le passage d’un jeu « gagnant-gagnant » entre les deux puissances, à une compétition ouverte, où ce qui peut être gagné par l’un est perdu par l’autre. Et Leonard est sur la même ligne de Haddad. Il écrit : « Mais si Trump et XI JinPing ont perturbé le statu quo dans leurs pays respectifs, leurs programmes géostratégiques ont simplement accéléré des développements qui étaient déjà en cours. »

Et c’est pourquoi l’Union européenne connaît un tel désarroi : notre système a été bâti à la fois sur l’assurance de sécurité américaine via l’OTAN, et sur l’ordre international libéral, car nous sommes une puissance commerciale. « L’Europe est vue au mieux comme un acteur secondaire, théâtre des rivalités de ces grandes puissances, voire comme une nuisance et un concurrent économique », pour citer à nouveau Hubert Haddad. 

Une expression revient sous la plume de nombreux commentateurs : l’Europe risque fort de servir de variable d’ajustement dans le conflit central qui oppose les Etats-Unis à la Chine. Comme l’a dit un très influent universitaire chinois à mark Leonard, « Quand nous entrerons en guerre avec les Etats-Unis, nous espérons que l’Europe restera au moins neutre. » 

La diplomatie française, la moins prise au dépourvu en Europe.

Paradoxalement, relève Benjamin Haddad, la diplomatie européenne qui se révèle la moins prise au dépourvu par ce qu’incarne Trump, c’est la nôtre. « La politique étrangère française, depuis un demi-siècle, est bâtie sur une hypothèse Trump. » D’où l’impression donnée par le président américain qu’Emmanuel Macron est bien le seul dirigeant européen avec lequel Trump entend discuter. Mais sans jamais rien lui céder : ni sur l’accord de Paris sur le climat, ni sur l’Accord de Vienne avec l’Iran.

Le paradis perdu de Benjamin Haddad est paru aux éditions Grasset. 

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