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Comment réunifier une nation dont les citoyens habitent des réalités différentes ?

Etats-Unis : les bulles de filtre expliquées par un ancien conseiller d'Obama

5 min
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Aux sources de la polarisation politique américaine : les bulles idéologiques dans lesquelles chacun se construit un récit des évènements en accord avec ses préjugés - mais souvent éloigné de la réalité... comme en a fait l'expérience un ancien conseiller à la sécurité de l'administration Obama.

Comment réunifier une nation dont les citoyens habitent des réalités différentes ?
Comment réunifier une nation dont les citoyens habitent des réalités différentes ? Crédits : Yagi Studio - Getty

Comment réunifier une nation dont les citoyens habitent des réalités différentes ? Voici la question que s'est posée Ben Rodes, un ancien membre de l'équipe de Barack Obama, après sa rencontre fortuite avec la propriétaire d'un Bed & Breakfast d'une petite ville de Virginie, persuadée que les élites ne cessent de mentir aux gens comme elle...

Plutôt que de faire de grandes théories sur l’état de polarisation dans lequel se trouve encore l’opinion américaine six mois après la chute de Donald Trump et l’élection de Joe Biden, l’un des bras droits de Barack Obama a pris la plume pour narrer sa rencontre avec l’autre Amérique. Celle avec laquelle les gens comme lui n’ont plus que très peu d’occasions de dialoguer. Ben Rhodes a servi de Conseiller adjoint à la Sécurité d’Obama. Et il raconte avoir choisi une toute petite ville de Virginie occidentale, Harpers Ferry, pour y poursuivre la rédaction en cours d’un livre de souvenirs sur ses années passées dans l’administration démocrate. 

Ben Rhodes avait choisi Harpers Ferry, parce qu’a priori, il y serait tranquille pour travailler. Et parce que c’est là qu’en 1859, l’abolitionniste John Brown la lancé une insurrection contre l’esclavage, qui fut l’un des déclencheurs de la Guerre de Sécession. Il était logé dans un Bed and breakfast dont la propriétaire avait quitté la Floride parce qu’à son goût, lui confia-t-elle, il y avait désormais trop d’immigrés venus d’Amérique latine et trop de criminalité. Elle avait voté deux fois pour Obama, mais détestait les Clinton. A ses yeux, ils formaient un couple élitiste et corrompu, sans respect pour "les gens comme elle". Aussi avait-elle voté pour Trump en 2016. "Je sais bien qu’il ment et je reconnais qu’il est vulgaire, mais c’est juste une manière de faire aboutir les choses", lui dit-elle. 

Le lendemain, elle lui a parlé de ce qu’elle considérait comme "la vraie histoire". Ce qu’on ne veut pas nous dire à la télé, mais qu’on découvre sur certains réseaux... Et le hasard a voulu qu’elle évoque notamment l’affaire de l’attaque du complexe diplomatique américain de Benghazi, le 11 septembre 2012, qui a couté la vie à l’ambassadeur américain Christopher Stevens et à trois autres membres des services diplomatiques américains. La dame de Harpers Ferry l’ignorait, mais elle était face à une personnalité qui avait justement joué un rôle de premier plan dans cette affaire… Son contexte : une vidéo circulait sur l’Internet américain, intitulée L’innocence des musulmans, jugée insultante en terre d’Islam et plusieurs ambassades américaines, dont celle de Tunis, étaient assiégées par des manifestants. Celle de Khartoum avait été attaquée. A Benghazi, en Libye, où le dictateur dément Kadhafi venait d’être chassé avec l’aide de la France et de la Grande-Bretagne, des djihadistes avaient attaqué des diplomates américains.

Et c’était sur Benghazi que se focalisait la dame de Harpers Ferry. A ses yeux, tout était de la faute d’Obama et de sa team. Ils avaient cherché à dissimuler le caractère terroriste de cette attaque par complaisance envers les islamistes. Ils avaient interdit aux militaires américains présents de riposter. Bref, Obama et les siens auraient délibérément "abandonné notre ambassade à Benghazi". Sauf que ce n’était pas une ambassade et que le personnel américain, évacué militairement du complexe diplomatique a été protégé par des soldats américains des forces spéciales, dont l’un est mort en ripostant…

Elle et moi habitons dans des mondes différents. Nous vivons à la même époque, nous sommes membres de la même nation, nous héritons de la même histoire, et pourtant nous vivons dans des univers parallèles.          
Ben Rhodes

Les faits basiques, la réalité objective se trouvent construits dans des récits distincts et qui ne se recouvrent plus. Le lendemain, la logeuse découvre la véritable identité de son hôte. "Excusez-moi, je ne vous aurais pas dit tout ça si j’avais su qui vous étiez" lui dit-elle. Nous avons fait tout notre possible, commente Ben Rhodes, pour réévaluer positivement notre discussion de la veille. Et elle a insisté pour que nous fassions un selfie ensemble. Mais quel désespoir de réaliser qu’avant de me connaître, cette gentille dame me prêtait les intentions les plus répugnantes. Et c’est après avoir raconté cette édifiante histoire que l’ancien conseiller d’Obama en tire ses propres conclusions. Toute une infrastructure intellectuelle a été mise en place, écrit-il encore, pour permettre l’interprétation des faits d’une manière tordue. C’est "un cocktail d’indignation et de suspicion", ce sont des algorithmes qui nourrissent la légitime soif d’info des gens avec des contenus conspirationnistes, à seule fin de générer des clics.

Des flux de désinformation nous déposent dans des réalités différentes et nous vivons dedans. (...) Sous la surface des discours politiques rationnels, des fleuves souterrains charrient des théories alternatives extravagantes. Elles préparent le terrain pour des leaders autoritaires en quête de légitimation pour leurs propres manigances. (...) Parfois, les théories conspirationnistes sont les sombres rêveries de ceux qui sont maintenus hors du pouvoir. Parfois, elles sont alimentées par ceux qui sont au pouvoir dans le but de distraire la société.      
Ben Rhodes

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