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"No-platforming" : quand les étudiants interdisent les conférenciers qui leur déplaisent

5 min
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Sous prétexte de "ne pas être offensés" dans leurs croyances, ou de "lutte contre les idées réactionnaires", des étudiants britanniques ne cessent de restreindre la gamme des opinions acceptées. En organisant le boycott, parfois violent, de personnalités invitées.

On accuse la Political Correctness d’avoir réduit considérablement la liberté d’expression sur les campus américains. Mais la Grande-Bretagne est touchée à son tour. Quelle est l’ampleur du phénomène ? Dans quels termes le problème est-il traité ?

Nombre d’étudiants britanniques exigent, à leur tour, des « safe spaces » dans lesquels ils ne risquent pas d’être exposés à des faits ou à des idées qui pourraient les mettre mal à l’aise, ou simplement leur déplaire. Au nom du « droit à ne pas être offensé dans ses opinions ou ses croyances », ils exigent et obtiennent de plus en plus facilement l’interdiction de cours ou de conférences. Le « No platforming » est une pratique consistant à faire désinviter par l’université, ou à boycotter activement, en usant parfois de violence, une personnalité dont un groupe organisé d’étudiants juge la présence et les idées « offensants ». A l’origine, les motifs invoqués par le syndicat étudiant British National Union of Students pour interdire ainsi les orateurs qui lui déplaisaient étaient limités au racisme, à l’homophobie et au sexisme. Mais entendu dans un sens très large. 

Ces interdictions ne visent pas que des conservateurs, comme Boris Johnson, interdit et décommandé par le corps estudiantin du Kings Think Tank du Kings College de Londres pour avoir « manqué de respect envers Barack Obama », alors président des Etats-Unis. Des personnalités de premier plan, appartenant aux mouvements féministes ou luttant de longue date pour l’égalité des droits des homosexuels ont également fait l’objet de ces « no-platforms ». 

C’est le cas de la militante féministe et lesbienne radicale Julie Bindel. Fondatrice en 1991, d’une association qui défend les femmes accusées d’avoir tué leurs compagnons, Justice for women, elle peut difficilement être accusée de conservatisme… Mais voilà, elle a critiqué le fait de recourir à la chirurgie pour changer de sexe. A ses yeux, ces pratiques ne font que renforcer les stéréotypes de genre. Et elle estime que le « trouble d’identité sexuelle » devrait être abandonné par la psychiatrie, comme reflétant une conception périmée des rôles respectifs des femmes et des hommes. » Si l’on ajoute qu’elle a critiqué, dans plusieurs articles, le fondamentalisme religieux... et l’usage du « no-platforming », on comprend pourquoi elle a subi elle-même une campagne de boycott de la part de plusieurs institutions d’enseignement supérieur au titre de sa prétendue « transphobie »….

Car sont venus, en effet, se rajouter aux motifs de boycott, la « transphobie » et « l’islamophobie ». Or, cette dernière permet d’introduire subrepticement, dans le cadre universitaire, une interdiction religieuse de facto du blasphème. Ce qui est assez problématique. Mais le simple soupçon de nourrir des idées « réactionnaires » entraîne couramment les interdictions de parole les plus diverses. L’esprit d’ouverture et la diversité intellectuelle ne sont pas au rendez-vous en ces lieux censés dévolus à la recherche désintéressée de la vérité et à la transmission des savoirs.

Cela a fini par alerter le Parlement britannique. Il a missionné un « Comité conjoint sur les droits humains », composé de députés et de Lords pour enquêter sur ces problèmes de censure à l’Université. 

Il vient de rendre son rapport. On y lit qu’un « puissant mélange d’attitudes intolérantes », de « bureaucraties inutiles » et de « complexité réglementaire » « entrave » en effet la liberté d’expression dans les établissements d’enseignement supérieur britanniques. Le rapport met en cause à la fois le syndicalisme étudiant, le fameux NUS, les règlements édictés par les établissements et, plus généralement, la montée d’une culture de l’intolérance.

Le magazine intellectuel britannique Prospect, pourtant abonné à un progressisme libéral conciliant depuis l’éviction de son fondateur, David Goodhart, a fini par se pencher sur la question. Le dossier central de son numéro de mars était précisément consacré aux « guerres de la liberté de parole », Free speech wars. Prospect donne la parole à la fois à des défenseurs de la liberté d’expression, comme la romancière et essayiste américaine Lionel Shriver, auteur de « Il faut qu’on parle de Kevin » et à Afua Hirsch, une journaliste qui s’est fait connaître pour avoir lancé une campagne pour la destruction de la colonne de Nelson, qui domine Trafalgar Square, qu’elle considère comme un symbole du « suprématisme blanc » en Grande-Bretagne. 

Prospect illustre son dossier de quelques anecdotes révélatrices d’un malaise qui est loin de se limiter aux campus. Ainsi, le fameux romancier pour adolescents Anthony Horowitz, auteur de séries à succès comme les Frères Diamant, le Pouvoir des Cinq, s’est vu recommander d’éliminer de l’une de ses séries un personnage noir. Ce serait considéré comme « inapproprié » de la part d’un auteur blanc, lui a fait observer son éditeur. « Si on pousse cette logique à l’extrême, fait observer l’auteur, je devrais abandonner mes personnages d’adolescents et ne plus mettre en scène que des hommes juifs, blancs, ayant environ 62 ans et vivant à Londres »… 

La romancière et poétesse féministe canadienne Margaret Atwood, auteur de La servante écarlate est victime d’une campagne véhémente de la part de certaines féministes pour avoir pris, par une lettre ouverte, la défense d’un professeur de l’Université de Colombie britannique, renvoyé pour « conduite inappropriée ». Il lui est reproché d’avoir écrit : « _on peut comprendre une campagne justicière, mais prenons garde à sa mutation en quelque chose d'autre, sous l’effet d’une culture du lynchag_e".

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