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New York University | Jonathan71 via Wikimedia

Quand un étudiant accuse de harcèlement sa directrice de thèse

5 min
À retrouver dans l'émission

La "culture de la plainte" n'en finit pas de ravager la vie sociale américaine.

New York University | Jonathan71 via Wikimedia
New York University | Jonathan71 via Wikimedia

Tant d'Américain(e)s victimisé(e)s...

Les Américains ont décidément un problème d’hypersensibilité. Un nombre ahurissant d’entre eux se prétend « victimisé ». Des propos anodins peuvent être perçus comme des « micro-agressions », c’est-à-dire des comportant discriminations subtiles envers les groupes qui s’estiment marginalisés. Et ce qui n’était qu’une mode de campus est en train de devenir un phénomène national, largement relayé par les avocats. Car se prétendre victime d’un préjudice, quel qu’il soit, peut rapporter gros devant la justice, aux Etats-Unis. Il suffit bien souvent de brandir le célèbre Article IX de la Loi sur les égales opportunités qui proscrit la discrimination sexuelle. Ce que beaucoup font à tort et à travers. 

Mais du coup, tout le monde se tient à carreaux et la vie sociale se rabougrit. Tout ce qu’on peut dire pouvant être tenu pour une offense, ou une forme de harcèlement, il est recommandé, aux hommes, de se limiter à l’évocation du temps qu’il fait, lorsqu’ils rencontrent une femme. Car dans le prolongement de cette hypersensibilité à l’outrage et à l’affront, l’accusation de harcèlement sexuel vole bas. 

Mais que se passe-t-il quand c’est un étudiant homme qui se plaint d’avoir été harcelé sexuellement par sa professeure femme

L'affaire Avital Ronell, accusée de harcèlement par un de ses doctorants.

Certes, les cas est extraordinairement rare, mais voilà qu’au mois d’août, le New York Times révélait qu’un certain Nimrod Reitman, dont la thèse était dirigée par Avital Ronell, accuse cette dernière de l’avoir – je cite – « touché, tripoté et embrassé de manière régulière ». Et il a pu fournir au bureau chargé des affaires de harcèlement de la New York University, des e-mails dans lesquelles sa directrice de thèse évoquait, bien imprudemment, leur « intimité partagée », le « véritable et pur amour partagé » lors d’un séjour passé ensemble à Berlin. 

L’affaire est extrêmement embarrassante, parce que la professeure en question est une féministe déconstructiviste et une théoricienne radicale – bref, le genre de personne qu’on s’attend à trouver plutôt dans le rôle d’accusatrice que dans celui d’accusée. Evidemment, les milieux conservateurs, que les radicaux de campus exaspèrent, en ont fait une affaire d’Etat. L’alt-right jubile. Nimrod Reitman est devenu leur héros. Pensez : ce solide gaillard de 37 ans, harcelé par une frêle femme qui en a 66… Ne pouvait-il se défendre ? 

Mais les féministes, elles-mêmes, comment réagissent-elles ? Défendent-elles avec la même énergie le droit des hommes à ne pas être sexuellement harcelés par les femmes dont dépend leur carrière, ou plutôt les « sœurs » ? Dans un cas, des principes universels – le droit de tout un chacun de ne pas être harcelé. Dans l’autre, la solidarité de groupe. Dans l’ensemble, c’est nettement la seconde qu’elles ont choisie. 

Ce qu'écrit Avital Ronell ne correspond pas avec l'idée qu'on se fait de la "culture de la plainte".

Le plus extraordinaire est qu’e cette universitaire est précisément chargée des « études transdisciplinaires sur la violence et le trauma ». C’est donc une spécialiste de l’offense, des micro-agressions et du harcèlement. Sur le site Spiked, James Hartfield a eu l’idée d’aller regarder ce qu’écrit Avital Ronell dans son dernier livre, Complaint : Grievance among Friends. La plainte : doléance entre amis. Or, ce qu’il y a trouvé ne correspond pas vraiment avec ce que les conservateurs considèrent comme la culture de la plainte, the culture of complaint. C’est même le contraire.

C’est un livre largement écrit à la première personne. « J’ai appris dans la douleur que nous sommes piégés dans un quadrillage de griefs », écrit-elle. « Je suis allergique aux pleurnichards et aux râleurs et à leur sens chronique d’être perturbés dans leurs privilèges ». Pour elle, la propension des Américains à se plaindre d’autrui « appauvrit la vie sociale » en « draînant les ressources de cette vie sociale ». Et encore : « Il ne tient qu’à vous de vous arrêter de pleurnicher avant d’avoir atteint le point où l’on bascule dans la mauvaise sociabilité. »

Elle cite plusieurs fois le livre du regretté philosophe, psychanalyste et ancien jésuite français François Roustang, La fin de la plainte. Pour nous ouvrir aux autres, nous devons cesser de cultiver notre petit narcissisme trop aisément blessé, de nous "cramponner à notre blessure". Car la culture de la plainte est la conséquence d’une immaturité psychique, d’un refus de grandir. C’est ce qui reste, à l’âge adulte, du moi chéri de notre enfance, qui fait la moue lorsqu’il se sent vexé. 

Bref, Avital Ronell sort largement indemne de cette « culture de la plainte » dont on accuse régulièrement les porte-paroles des minorités et les féministes. Mais James Hartfield, lui-même universitaire, il a récemment publié The Equal Opportunities Revolution, relève qu’elle l’idée qu’elle se fait de ses relations avec ses étudiants est ambigüe : un transfert inversé, dit-elle. 

aMais peut-on dire que son étudiant Nimrod Reitman a appris l’art de porter plainte dans ses propres cours ? Certainement pas.

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