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Renforcer les partis, plutôt que chercher à les démocratiser

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La réponse à la désaffection envers les partis traditionnels ne passe pas nécessairement par des primaires...

Donner plus de pouvoirs aux électeurs au sein des partis, une fausse bonne idée. 

On dit souvent que la démocratie est en crise, parce qu’elle n’est plus suffisamment démocratique. Le diagnostic est bien connu. Rousseau l’avait déjà formulé dans Du contrat social face au seul exemple de quasi-démocratie qu’il avait sous les yeux : l’Angleterre. Les penseurs libéraux, comme Montesquieu, faisaient l’éloge de son système de gouvernement, contrôlé par un Parlement élu. « Le peuple Anglais pense être libre, il se trompe fort ; il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement : sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde. » 

Aujourd’hui, ajoutent nos néo-rousseauistes, les carences de cette démocratie représentative s’avèrent encore plus funestes. Parce que les peuples, mieux informés, aspirent à davantage de participation aux processus de décision qui les concernent au premier chef ; parce que le numérique et les réseaux sociaux permettent à une large fraction de ces peuples de participer à la délibération qui doit précéder la décision… Il faudrait décentraliser la vie politique, afin de rapprocher les décisions de ceux qu’elle concerne directement : multiplier le recours au référendum local ; associer les électeurs à la rédaction des programmes de gouvernement ; et surtout permettre aux électeurs de choisir eux-mêmes les candidats aux élections…

Eh bien, deux professeurs de théorie politique de Yale viennent de publier un livre qui réfute chacune de ces idées. Selon Frances McCall Rosenbluth et Ian Shapiro, c’est le contraire de ce qu’il faut faire. Pour « sauver la démocratie », c’est le sous-titre de leur livre, il faut rendre aux partis toute leur responsabilité. D’où le titre de l’ouvrage – Responsible Parties. Car, selon eux, ce n’est pas la démocratie parlementaire qui est en crise, mais les partis politiques censés l’animer.

Les anciens « partis de gouvernement », en particulier, sous prétexte de se rapprocher des électeurs, sont partout à la peine. Ainsi, en France, pour la première fois depuis des décennies, les partis socialistes et néo-gaullistes ont été tous deux écartés du deuxième tour des dernières élections présidentielles. C’est parce qu’ils ont renoncé à l’essentiel de leurs fonctions. Parce qu’ils ont été jugés incapables, par leurs électeurs, de remplir les deux missions qu’on attend d’eux : proposer des programmes de gouvernement crédibles, adaptés à la situation, et avoir la capacité de les mettre en œuvre dans l’intérêt du pays. A force de vouloir épouser les inclinaisons changeantes de toutes leurs catégories d’électeurs, ils ont perdu le Nord. Sous prétexte de se mettre à l’écoute, ils se sont mis ainsi à la traîne de nouveaux mouvements politiques, bricolés à la hâte autour de personnalités charismatiques.

Que devraient faire ces partis traditionnels, afin de retrouver la confiance des électeurs ?

D’abord, renoncer aux primaires. L’expérience l’a prouvé : dans la plupart des cas, ce ne sont pas les candidats qui avaient les meilleures chances de l’emporter devant l’ensemble de l’électorat qui en sortent, mais au contraire les préférés de cet électorat particulier qui vote aux primaires– c’est-à-dire les plus radicaux. Quand ce ne sont pas des amateurs extravagants et dépourvus de compétence, à la Donald Trump. Mais que restera-t-il du Parti républicain, quand Trump aura quitté la Maison blanche ?

On a trop critiqué dans le passé la puissance des appareils au sein des grands partis. Mais c’était la rançon à payer pour qu’ils restent forts et crédibles. Les personnalités qui les dirigeaient passaient. Les partis, eux, demeuraient, fidèles à leur histoire. Les fameux appareils qui les dirigeaient veillaient aux intérêts à long terme de ces vieilles maisons. Cette fidélité à eux-mêmes leur valait celle de leurs électeurs. On votait souvent pour le même parti sa vie durant. On le savait disposer d’une expertise reconnue, d’une capacité à diriger l’Etat.

Le meilleur système politique, d’après nos auteurs, le moins susceptible de connaître la crise, c’est celui qui se rapproche le plus du bipartisme. Tel, notre ancien quadrille bipolaire. Parce que c’est celui qui offre le choix le plus clair. Plus il existe de partis, en effet, moins l’électeur sait pour quelle politique il vote au juste. Car les politiques menées dépendront nécessairement de la tournure qu’auront prise les négociations en vue de former une coalition gouvernementale.

Dans le même esprit, les auteurs mettent en garde contre les doses excessives de proportionnelle dans les scrutins : non seulement, la représentation proportionnelle incite à multiplier les mini-partis, mais encore elle dépossède en réalité les électeurs de leur choix. Car les négociations en vue de la formation du gouvernement auront généralement lieu dans le secret. Et aucune politique gouvernementale claire ne sortira de ces accords d’appareils.

Bref, la solution à la crise de la démocratie représentative passe plutôt par un renforcement des partis que par leur démocratisation.  

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