LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Critique de la politique de l'identité
Épisode 1 :

Douglas Murray : quand politique de l'identité rime avec déraison

6 min
À retrouver dans l'émission

Il arrive que des livres à contre-courant, voire franchement réactionnaires, enregistrent d’importants succès de librairie. C'est le cas notamment des essais qui brocardent les subaltern studies, et plus largement la politique des identités, au motif qu'elles induisent un nouveau système de censure.

Gender studies, subaltern studies, post-colonial studies : en librairie la guerre des essais spécialisés - et de leurs parodies - fait rage..
Gender studies, subaltern studies, post-colonial studies : en librairie la guerre des essais spécialisés - et de leurs parodies - fait rage.. Crédits : Picture alliance - Getty

Les éditions de l’Artilleur ont récemment publié La grande déraison, le second livre, traduit en français de l'essayiste britannique Douglas Murray, après L’étrange suicide de l’Europe. Il y a des livres à contre-courant, on pourrait même dire franchement réactionnaires, qui enregistrent d’importants succès de librairie. Je ne sais pas si cela sera le cas de la version française de ce livre qui, sous le titre The Madness of Crowds, Gender Race and Identity, a été l’une des meilleures ventes de l’année dernière en Grande-Bretagne. Mais ces succès doivent interroger. En particulier les intellectuels qui rêvent d’importer chez nous les thématiques dites woke, comme l’intersectionnalité ou les études subalternes et post-coloniales. 

Parodier le vocabulaire des études de genre : un nouveau genre de best-seller ?

Helen Pluckrose et James Lindsay pour leur part viennent de signer un essai remarquable intitulé Cynical Theories. How Universities Made Eveything about Race, Gender, and Identity – and Why This Harms Everybody (Théories cyniques. Comment les universités ont tout fait sur la race, le genre et l’identité – et pourquoi cela nuit à tout le monde). Les deux auteurs se sont déjà fait connaître par des articles parodiques qui ont fait couler beaucoup d’encre comme Réactions humaines à la culture du viol et à la performativité queer dans les parcs à chien de Portland Oregon, ou Une ethnographie de la masculinité des restaurants aux serveuses en soutien-gorge : thèmes d’objectivisation, conquête sexuelle, contrôle masculin, et raideur masculine dans un restaurant objectivant la sexualité. Ces deux articles ont été publiés par des revues universitaires de sciences sociales qui n’ont même pas vu leur caractère parodique. Il faut dire que le sens du second degré fait autant défaut à leurs comités éditoriaux que le sérieux scientifique... Un autre article pseudo-savant, Ton combat est mon combat. Féminisme solidaire comme réplique intersectionnelle au féminisme de choix néolibéral, avait été fabriqué en recopiant de larges extraits de Mein Kampf. Seule modification : les mots aryen et allemand avaient été remplacés par femmes ou féminin, le mot juif par hommes ou masculin. Il était en cours de publication, lorsque le canular fut révélé. 

1968-1977. Du slogan "Le personnel est politique" à la "politique des identités"

Les historiens des idées font remonter le concept de politique des identités à avril 1977 et à la déclaration, devenue fameuse, d’un groupe de lesbiennes noires, membres du collectif Combahee River Collective : "Nous avons réalisé la chose suivante : qui se soucie suffisamment de nous pour œuvrer à notre libération avec constance ? Nous-mêmes. Ce recentrage sur notre propre oppression est contenu dans le concept d'identity politics." La formule était née. En réalité, il faut remonter un peu plus loin dans le temps pour trouver l’origine intellectuelle de cette mutation au sein de la gauche : à la fin des années soixante, lorsque fit son apparition simultanément aux Etats-Unis et en Allemagne, le slogan "le personnel est le politique".  

Alors que "1968" commençait à refluer en un "1969", que "anticlimax" commençait à devenir un vrai mot de mon lexique, un autre terme commença à s’imposer. Des gens commencèrent à entonner le slogan "le personnel est politique". Dès la première fois que j’entendis cette expression mortelle, je sus, comme on le fait lorsqu’est préférée une sinistre connerie, que c’était une très mauvaise nouvelle. A partir de ce moment-là, il suffirait d’être membre d’un sexe ou d’un genre, ou d’une subdivision épidermique, voire même d’une préférence érotique, pour se qualifier comme révolutionnaire. Pour entamer un discours ou poser une question depuis la salle, la seule chose qui serait dorénavant nécessaire pour ouvrir le ban, ce seraient les mots : "Je parle en tant que…" S’ensuivrait une description de soi narcissique. Nous, nous avions gagné notre revendication du droit à la parole du fait de l’expérience et du sacrifice et du travail. Aucun d’entre nous n’aurait eu l’idée de se lever pour dire que notre sexe, notre sexualité, notre pigmentation, ou notre handicap étaient des qualifications en soi. Il y a bien des moments de dater le moment où la gauche a perdu ou – comme je préfère le dire – où elle s’est défaussée elle-même de son avantage moral, mais c’était la première fois que je fus amené à assister à une pareille braderie. Christopher Hitchens, Hitch-22

Les politiques identitaires, une nouvelle façon de censurer le débat ?

Douglas Murray dans son livre La grande déraison attaque avec la même virulence le fait de parler ès qualité, "en tant que" membre d’une communauté qui s’estime victimisée. Le problème que posent les nouvelles grievance studies (études victimaires) qui se sont imposées ces dernières décennies dans les pays anglo-saxons, à la suite des universités nord-américaines, c’est que seuls les membres de la minorité concernée sont habilités à parler. Leur parole, censée mêler le témoignage et la certitude dogmatique, est tenue, à ce double titre, pour incontestable. Or, la recherche de la vérité – sans même parler de la démocratie – exige l’échange d’arguments entre personnes jouissant d’un statut épistémologique égal. Dans le cadre des politiques identitaires, chaque personne est renvoyée à son identité et le commun disparaît. 

Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  
L'équipe
Production
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......