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Prévoir l'erreur de l'adversaire et savoir en profiter pour accroître sa propre marge de manœuvre : une stratégie politique éprouvée, que Vladimir Poutine est loin d'être le premier dirigeant russe à mettre en oeuvre...

Russie : leçon d'histoire à l'attention des dirigeants occidentaux

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Vladimir Poutine est-il un génie de la manipulation, ayant toujours un coup d'avance sur ses adversaires ? Ou seulement un habile tacticien ? Et si une meilleure connaissance de l'histoire soviétique, et du stalinisme, permettait aux dirigeants occidentaux d'éviter quelques erreurs de jugements ?

Prévoir l'erreur de l'adversaire et savoir en profiter pour accroître sa propre marge de manœuvre : une stratégie politique éprouvée, que Vladimir Poutine est loin d'être le premier dirigeant russe à mettre en oeuvre...
Prévoir l'erreur de l'adversaire et savoir en profiter pour accroître sa propre marge de manœuvre : une stratégie politique éprouvée, que Vladimir Poutine est loin d'être le premier dirigeant russe à mettre en oeuvre... Crédits : Mikhail Metzel - Getty

Nina Khrouchtcheva, professeur de relations internationales à la New School University et à l’université Columbia, à New York et arrière-petite-fille du dirigeant soviétique Nikita Khrouchtchev (1894-1971), entend aider les dirigeants occidentaux à mieux comprendre les spécificités de l’histoire russe, afin de mieux résister à Vladimir Poutine. Pour le site Project Syndicate, elle publie un article dans lequel, en s'appuyant sur plusieurs livres d’histoire récents consacrés au rôle de Staline lors de la Seconde Guerre mondiale, elle développe plusieurs parallèles et formule plusieurs avertissements. Premier avertissement : les dirigeants occidentaux doivent cesser d’imaginer que Poutine est un génie de la stratégie, possédant toujours "un coup d’avance" sur eux, comme on le fait trop souvent, en Occident. Il est vrai, concède-t-elle, que Poutine a parfois prévu les bévues de ses partenaires et su en profiter pour accroître sa propre marge de manœuvre. Or c’est exactement la manière dont Staline en a usé à l’égard de leurs prédécesseurs. 

Pour traiter avec Poutine, se rappeler les leçons de l'histoire

Premier ouvrage chroniqué, Stalin’s War. A New History of the World War II de Sean McMeekin. Aux yeux de cet historien révisionniste, la Seconde Guerre mondiale aurait été bien davantage la guerre de Staline que celle de Hitler. Le despote soviétique a, en effet, commencé par s’entendre avec le le dictateur nazi, en signant le Pacte germano-soviétique, durant l’été 1939, afin de détourner la menace vers l’Ouest. Il aurait ensuite manipulé les Japonais pour les pousser à entrer en guerre contre les Anglo-Saxons. Il en aurait fait de même avec Roosevelt et Churchill en 1944, afin de mettre la main sur la quasi-totalité de l’Europe centrale. Dans un précédent ouvrage, McKeen attribuait le déclenchement de la Première Guerre mondiale à la Russie. Pas de doute, cet historien fait une fixation sur la Russie. Et il passe ainsi sur une bonne part de la vérité historique, écrit Nina Khrouchtcheva. Car loin d’être ce personnage omniscient, prévoyant l’issue de la guerre avec six ans d’avance, Staline s’est fait littéralement berner par Hitler. Il n’avait nullement prévu la soudaine volte-face de son allié, lançant contre lui l'Opération Barbarossa en juin 1941. C’est pourquoi l’Armée rouge a été surprise et bousculée jusqu’à Stalingrad. Staline était un opportuniste, qui savait exploiter les opportunités lorsqu’elles se présentaient, pas un génie doublé d’un devin. 

Dans Spectre of War. International Communism and the Origins of World War II, Jonathan Haslam attribue l’instabilité des années trente à un tournant pris par les bolcheviques, sous la direction de Staline : le projet de construire le socialisme dans un seul pays. A l’origine, rappelle-t-il, Lénine jugeait la Russie trop arriérée pour être le fer de lance du mouvement communiste international. Mais Staline, lui, a pris acte du fait que la révolution, prévue par les communistes en Allemagne, y avait été manquée. D’où le fait que le Foreign Office britannique se félicita de la victoire du Géorgien sur son rival, Trotski, nullement résigné, lui, à renoncer à exporter la Révolution…. Mais c’est pourtant Staline qui a transformé le Komintern, présent dans tous les pays occidentaux, en outil au service de la politique étrangère soviétique. Staline, lui, jugeait les partis communistes européens « trop incompétents » pour réussir une révolution dans leur propre pays. C’est pourquoi il estimait qu’il leur faudrait "l’assistance militaire directe" de l’Union soviétique. Et la guerre contre l’Allemagne allait fournir à l’Armée rouge l’occasion de convertir toute l’Europe centrale au communisme, de force bien davantage que de gré…

Dans Stalin and the Fate of Europe, Norman N. Naimark, professeur à l'Université de Stanford, juge qu’il n’existe aucune preuve que Staline ait conçu, dès les débuts des guerres lancées par Hitler, un plan destiné à créer, au centre de l’Europe, une zone d’expansion pour la puissance soviétique. Et ses objectifs consistaient moins à répandre le communisme qu’à créer une zone-tampon entre l’URSS et les Occidentaux, afin de garantir la sécurité de l’Union soviétique. Sa véritable hantise était d’empêcher l’Allemagne de se réarmer. Dans Judgment at Nuremberg, Francine Hirsch juge Staline comme un remarquable improvisateur, doué pour profiter des situations qui se présentaient, bien davantage que comme un stratège avisé. Mais le livre de cette professeure de l’université de Madison est centré, comme son nom l’indique, sur le procès des principaux dirigeants nazis devant le Tribunal militaire international de Nuremberg. Moment décisif de notre histoire, parce qu’y furent définis juridiquement les concepts de droits de l’homme, de génocide, de crime contre l’humanité. 

Francine Hirsch y montre la profondeur des désaccords opposant, à leur propos, Américains, Britanniques et Français, d’un côté, soviétiques de l’autre. Leurs conceptions de ce que devait être une justice internationale différaient d’emblée. Ce sont les Américains qui sont sortis vainqueurs de ce premier affrontement, en mobilisant avec intelligence les médias internationaux pour faire valoir leur point de vue. Ils imposèrent leur propre conception de la justice, là où Staline aurait voulu monter un procès-spectacle dans le style de ceux qu’il avait l’habitude de produire à Moscou. Ainsi, pour Nina Khrouchtcheva, il y a deux écueils à éviter lorsqu’on traite avec la Russie : surestimer la capacité manœuvrière de ses dirigeants et sous-estimer la puissance réelle de cet immense pays. Barack Obama a commis une lourde erreur en traitant la Russie de simple "puissance régionale"

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