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Houellebecq, visionnaire exténué du mal-être français

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La presse internationale voit dans notre "romancier national" un auteur "spenglerien". Un prophète de l'exténuation d'une civilisation.

Sérotonine, le dernier roman de Houellebecq, donne déjà lieu à de nombreux compte-rendus dans la presse internationale. Qu’en dit-elle ?

« Visionnaire, annonciateur du pire, devin des épouvantes », telles sont les expressions qui reviennent sous la plume de la plupart des commentateurs étrangers à propos du dernier opus de notre Michel Houellebecq national. N’avait-il pas prédit, dit-on, les attentats de Bali dans Plateforme ? En outre, la parution de Soumission le jour de l’attaque djihadiste contre Charlie Hebdo lui a conféré une réputation de prophète d’Apocalypses. Oui, ses augures sont désormais guettés à travers le monde, parce que - je cite Robert Zaretsky dans la revue Foreign Policy – on le considère comme « l’agent de publicité de l’esprit du temps », l’auteur qui met en récit les maux, personnels et collectifs, qui démoralisent notre modernité épuisée. 

Le même Zaretsky, n’hésite pas à écrire qu’il est l’écrivain français le plus connu dans le monde depuis Albert Camus et Simone de Beauvoir !

Preuve de son instinct prophétique : son histoire de paysans normands, pris en tenailles entre l’agro-industrie mondialisée et les règlements absurdement détaillés de l’Union européenne, aurait annoncé le mouvement des Gilets Jaunes. Le « romancier prophète » mettrait aussi en scène l’aveuglement des élites urbaines devant la ruine des campagnes, à travers le témoignage de son héros-narrateur un ingénieur agronome parisien, Florent-Claude Labrouste. 

Avec son fatalisme lassé, sa manie du pire, Houellebecq fait culminer son roman, Sérotonine, dans une scène catastrophique. Un affrontement meurtrier entre des paysans révoltés et armés de fusils de chasse et un bataillon de police anti-émeute. Mais, observe Zaretsky, la compassion du romancier français ne se limite pas aux paysans poussés au suicide par des exigences absurdement contradictoires. Elle s’étend à ces élites éduquées, qui font le gros dos et se replient sur elles-mêmes dans des métropoles presque aussi invivables que les campagnes elles-mêmes. 

Un double mal-de-vivre.

Car si les petites villes françaises agonisent d’un mal de vivre matériel, dans les métropoles, c’est un malaise moral qui plombe les habitants. Si ce malaise est aussi général, diagnostique Zaletsky, c’est que la France souffre d’un même sentiment d’érosion de son identité nationale. 

Et de relever le caractère de plus en plus manifestement spenglérien de l’œuvre de Houellebecq. Celui-ci a d’ailleurs reçu, l’an dernier, à Bruxelles, le Prix Oswald Spengler. Pour justifier leur choix, les membres de la Société en question ont précisé qu’à leurs yeux, « les écrits de Houellebecq traduisent l’immense souffrance d’une société pressentant qu’elle atteint son terme sans savoir comment se défendre. »

Un vieux-mâle-blanc, habitué des prostituées...

Oui, dans le grand quotidien de gauche britannique, Angelique Chrisafis se montre beaucoup moins enthousiaste. Certes, Houellebecq est le produit d’exportation littéraire numéro un de l’édition française – la parution de Sérotonine en anglais est annoncée pour le mois de septembre. La version allemande est déjà en librairie. Certes, Houellebecq a le don de sentir venir les choses. Mais la manière dont il parle de sexualité est pénible et datée. Son héros – encore un vieux blanc sexuellement insatisfait et bourré d’antidépresseurs qui le rendent impuissant - passe en revues interminables ses coucheries ratées. Et la manière dont il évalue les prestations de ses partenaires féminines révèle le triste client des prostituées. 

Plus grave encore, peut-être, aux yeux du Guardian, Houellebecq a fait récemment, dans un article donné au Harper’s, un éloge appuyé du président Trump et du Brexit. Le romancier du malheur français loue la politique protectionniste de Trump, « le meilleur président américain qu’il ait vu de son vivant », dit-il. Il vilipende l’Union européenne pour son libéralisme économique. « L’union européenne est une idée idiote qui a progressivement tourné au mauvais rêve. Nous allons nous réveiller finalement », écrit Houellebecq. 

Mais pourquoi les Français se retrouvent-ils dans une vision du monde aussi déprimante ?

Pour Rachel Donadio, pour la revue américaine The Atlantic, le dernier Houellebecq a été écrit « en mode lugubre ». Il aurait pu sortir avec une notice publicitaire signée par Steve Bannon, ou encore emballé dans la notice d’une société pharmaceutique produisant des antidépresseurs… Pour elle, le thème de la santé déclinante de son principal protagoniste est censé refléter métaphoriquement l’état de santé de la société française elle-même. C’est «La montagne magique » à l’époque post-Brexit, soit un livre sur l’impossibilité d’atteindre le bonheur dans la société de consommation. 

Mais la question qui est rarement posée, à part peut-être par le critique de la Deutsche Welle, c’est : pourquoi les Français se reconnaissent-ils dans la vision du monde d’un dépressif chronique ? En quoi leur société dysfonctionne-t-elle au point qu’un Houellebecq soit devenu le témoin capital de l’état moral du pays ? Pourquoi les habitants d’une nation qui passait, il y a trente ans, pour un pays de cocagne sont-ils devenus cyniques, nihilistes et désespérés 

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