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Révolte algérienne : une population jeune, un système socio-économique dépassé

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Pour absorber la demande d'emplois, le pays devrait atteindre une croissance du PIB de 6 %. Il en est loin par la faute de l'incompétence des élites dirigeantes.

La société algérienne est entrée en ébullition. Mais pourquoi ce printemps algérien paraît-il en retard sur la saison des Printemps arabes ?

Les Printemps arabes ont eu lieu il y a huit ans, en 2011. Et bien des observateurs se sont interrogés sur le calme qui régnait alors en Algérie. Tandis qu’éclatait une révolution en Tunisie voisine, que le pouvoir de Zine el-Abidine Ben Ali y était renversé en quelques semaines, le calme semblait régner en Algérie. Un pays pourtant connu pour des explosions de colère populaire, telles que les émeutes de la faim de 1998, ou les révoltes en Kabylie de 2001. 

Cette réserve populaire fut généralement attribuée aux souvenirs cuisants laissés dans le pays par la guerre civile des années 1990. Rappelons qu’elle a fait entre 60 000 et 200 000 morts. Depuis lors, les Algériens ont refusé tout changement politique risquant de se traduire par un nouveau bain de sang. Question de prudence politique.

Comment expliquer alors que, depuis le 22 février et l’annonce, par le Abdelaziz Bouteflika, qu’il réclamait un cinquième mandat de président de la République, plusieurs millions d’Algériens soient descendus – pacifiquement – dans les rues, afin d’exiger qu’il retire cette candidature ? Bouteflika a quatre-vingt-deux ans. Sa santé est mauvaise. Depuis l’accident vasculaire-cérébral qu’il a subi en 2013, il n’était manifestement plus en état d’exercer ses fonctions. Le peuple algérien est jeune – l’âge médian est de 27 ans. Son aspiration à la démocratie est très élevée. 

Bouteflika a annoncé le 11 mars qu’il renonçait à une présidence qu’il exerce depuis presque vingt ans. Depuis lors, l’Algérie semble engagée dans la voie compliquée d’un changement de régime. 

Pour Ishac Diwan, professeur à l’Université Columbia et à l’Ecole Normale Supérieure, c’est paradoxalement le fait que les Algériens ressentent aujourd’hui que leur sécurité est correctement assurée qui explique leur désir de changement politique. Tant que perdurait le traumatisme de la décennie noire, l’aspiration à la sécurité l’emportait sur la demande de liberté. Tel n’est plus le cas aujourd’hui : 60 % des Algériens estiment que leur sécurité physique est assurée. Mais les mêmes sondages attestent que l’opinion algérienne avait atteint, depuis déjà un ou deux ans, le seuil où la perte de confiance envers ses gouvernants atteint le seuil révolutionnaire. 

A côté des causes politiques, ce divorce entre la population et ses dirigeants a des causes économiques. Lesquelles selon Ishac Diwan ?

Les Algériens ont pris conscience, écrit-il, de la faiblesse économique de leur pays et ils l’attribuent à raison au régime politique en place. Après la désastreuse guerre civile entre islamistes et militaires, le pouvoir a misé sur une revitalisation de l’économie par des dépenses publiques toujours plus élevées. Il a pu subventionner la consommation des ménages aussi longtemps que le lui ont permis les revenus du pétrole et du gaz. Mais depuis la réélection de Bouteflika en 2014, cette politique clientéliste s’avère insoutenable. Le soutien à la consommation absorbe en effet près du quart du PIB, alors que le prix des hydrocarbures a connu une baisse sensible. En 2016, le gouvernement lui-même l’a reconnu et a annoncé un programme de libéralisation, le « Nouveau modèle économique ». 

De fait, estime de son côté Rabah Arezki, l’économiste en chef de la Banque mondiale pour le Moyen Orient et l’Afrique du Nord, le pays va devoir faire face à une tâche herculéenne : transformer son économie pour répondre aux besoins d’une population qui n’est pas seulement jeune, mais qui croît à nouveau rapidement : depuis la fin de la décennie noire, l’Algérie, qui a repris confiance en l’avenir, connaît un véritable baby-boom. Selon cet économiste, pour procurer des emplois aux jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail, le pays devrait dégager une croissance annuelle d’au moins 6%. Or, la croissance algérienne est faible : 1,5 % l’an dernier, 2% attendus cette année.

L’économie algérienne est devenue entièrement dépendante de la rente pétrolière et gazière ; les exportations d’hydrocarbures représentent 96 % du total. De fait, le système économique et social est vieilli. Il remonte aux années soixante, à l’indépendance, aux illusions tiers-mondistes et socialistes de l’époque. L’Etat a créé de soi-disant « champions nationaux », monopoles qui survivent sous subventions publiques et entretiennent un personnel pléthorique, mais bénéficiant d’avantages sociaux coûteux, tandis qu’une bonne partie de la jeunesse algérienne se heurte à de véritables barrières leur bloquant l’accès à l’économie de marché.

Et Diwan prend l’exemple du numérique. La jeunesse algérienne est en phase avec ces technologies. Elle est très présente sur les réseaux sociaux. Pratiquement tous les jeunes Algériens disposent d’un smartphone ou d’un portable. Mais la législation en vigueur bloque certains services, comme Paypal - afin de protéger les banques de cette concurrence. Et la qualité du réseau est insuffisante. Un premier pas vers l’indispensable libéralisation de l’économie serait de favoriser l’économie numérique.

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