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Le président polonais Andrzej Duda.

Quand le gouvernement polonais entend contrôler le récit historique portant sur son pays

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À retrouver dans l'émission

il irrite deux deux des principaux alliés du pays, les Etats-Unis et Israël.

Le président polonais Andrzej Duda.
Le président polonais Andrzej Duda. Crédits : PETRAS MALUKAS / AFP - AFP

Les lois mémorielles votées par le Parlement polonais et signées, après hésitation, par le Président de la République de ce pays, consternent les partenaires européens de ce pays. 

Cette loi comporte deux parties. La première déclare illégale l’expression « camps polonais de la mort ». La seconde, prévoit une peine de prison et une forte amende à l’encontre de quiconque met en cause « la complicité de la nation polonaise dans l’Holocauste et les autres atrocités commises par les nazis. » Le président de la République, Andrzej Duda, a décidé de déférer cette loi à la Cour constitutionnelle polonaise, afin que celle-ci examine si elle viole ou non la liberté d’expression. Mais la réponse de cette Cour ne fait guère de doute, dans la mesure où elle a été soigneusement épurée et truffée de juges amis du pouvoir. Ce qui illustre les deux problèmes posés à l’Union européenne par le gouvernement polonais issu des rangs du parti Prawo i Sprawiedliwosc.

Le premier est la mise au pas de la justice par l’exécutif, qui est une atteinte manifeste aux notions de séparation des pouvoirs et d’indépendance de la magistrature. Le second traduit un désir de souveraineté exacerbé, puisqu’il va jusqu’à la prétention de dicter aux historiens la manière dont il faudrait présenter le récit national. Mais il faut reconnaître aussi que la première demande est fondée. Pas la seconde.

Oui, l’expression « camps de concentration polonais » ou « _camps d’extermination polonais » est – je cite Edna Friedberg dans le magazine américain The Atlantic – « historiquement inexacte_ et déforme la manière dont nous comprenons comment et pourquoi l’Allemagne nazie en arriva à construire des centres d’extermination dans ce pays. » Et de rappeler que le président Obama, qui avait fait référence aux « camps de la mort polonais » dans un discours d’éloge de Jan Karski, en 2012, s’est excusé peu après de l’inexactitude de cette expression. 

Les camps d’extermination en question (Auschwitz, Treblinka, Majdanek, Sobibor, Belzec) ont été construits, par les Allemands durant l’occupation de la Pologne pour des raisons pratiques. C’est en Pologne que vivait le plus grand nombre de Juifs européens avant la guerre. Non seulement les Polonais ne participèrent ni à leur édification, ni à leur fonctionnement, mais les premières victimes d’Auschwitz I, ouvert en mai 1940, furent plusieurs milliers d’intellectuels et de cadres politiques et administratifs polonais. L’occupant les avait jugés susceptibles de résister à l’occupation de leur pays. 

A l’époque, les nazis avaient commencé à concentrer la population juive dans des ghettos. La phase finale du génocide juif, dans les camps d’extermination, ne devait commencer qu’au printemps 1942. La liquidation du ghetto de Varsovie, le plus important d’entre eux, débuta en juillet de cette année-là.

Qu’en disent les autres pays européens concernés ?

La France, par la voix de notre ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian s’est déclarée consterné par cette « réécriture de l’histoire ». Mais Sigmar Gabriel, le ministre (SPD) des Affaires étrangères allemand a confirmé récemment la version officielle polonaise en répétant – je cite : « C’est _l’Allemagne et personne d’autre_, qui est l’unique responsable de la création et du fonctionnement des camps de la mort sur le sol polonais durant l’Holocauste ».

Il faut rappeler à ceux qui semblent l’ignorer, qu’à la différence de la France, avec Pétain, ou de la Norvège, avec Quisling, il n’y eut jamais de gouvernement de collaboration polonais. Et ce, pour deux bonnes raisons. 

La première, c’est que l’Allemagne nazie ne voulait pas d’un tel Etat sur la carte de l’Europe. La Pologne fut dépecée par les deux alliés du moment, l’Allemagne nazie et l’Union soviétique, chaque compère s’attribuant une partie de son territoire. Celle qui fut occupée par les nazis fut divisée en deux. La première, comprenant la Posnanie, la Poméranie et la Silésie et la moitié de la Mazovie, fut purement et simplement annexée au Reich hitlérien. Le reste de l’ancienne Pologne, qui ne portait pas d’autre nom que « Gouvernement général » fut placé sous les ordres du dirigeant nazi Hans Frank. Hitler avait juré « de mettre fin à l’existence de l’avorton du Traité de Versailles ». La Pologne, reconstituée en 1918, après plus d’un siècle de disparition, devait disparaître définitivement de la carte. 

La seconde bonne raison de l’inexistence d’un tel gouvernement polonais de collaboration, c’est que, comme l’écrivait le Prix Nobel de littérature polonais Czeslaw Milosz, si des hommes politiques polonais s’étaient avisés d’accepter une telle collaboration, ils auraient été exécutés la semaine suivante par la résistance. L’Armée de l’Intérieur (AK), qui prenait ses ordres auprès du gouvernement polonais en exil, à Londres, était en effet la plus puissante organisation de résistance en Europe occupée. Un Etat clandestin, au prix de mille dangers, organisait jusqu’à l’éducation secondaire – interdite par les nazis. 

Ce qui pose, pour le coup, la question de « la complicité de la nation polonaise dans l’Holocauste et les autres atrocités commises par les nazis ». Comme l’écrit David Bernstein, le directeur de l’Institut Pardes d’histoire juive de Jérusalem, « _cette loi constitue une tentative de blanchir le passé polonais._En ne montrant qu’une seule face de l’histoire – celle des héroïques défenseurs polonais – et de minimiser l’antisémitisme brutal qui a existé dans ce pays immédiatement avant, pendant et après la deuxième guerre mondiale ». Or, celui-ci est avéré et fort bien documenté. J’y reviendrai demain.

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