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 Otto Dix (1891-1969), Le vendeur d'allumettes (1920)

Berlin 1933. Portrait moral d'une ville au bord de l'abîme

6 min
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L'écrivain allemand Eric Kästner se vantait d'être un moraliste. Il était surtout un formidable météorologue du climat social de l'Allemagne de son temps. "Vers l'abîme", son roman satirique et profondément antimilitariste, a fait partie des œuvres visées par les autodafés nazis à Berlin en 1933.

 Otto Dix (1891-1969), Le vendeur d'allumettes (1920)
Otto Dix (1891-1969), Le vendeur d'allumettes (1920) Crédits : Patrick Pleul / Picture alliance - Getty

Pour clore ce cycle de chroniques, entamé il y aura bientôt cinq ans, j’ai pensé à vos lectures de vacances. Alors oublions les grandes tendances idéologiques du moment, la vague populiste, le multilatéralisme, la rivalité sino-américaine, la politique des identités, les folies woke… Ma première recommandation est un chef-d’œuvre assez méconnu de ce côté-ci du Rhin, qui se déroule au tournant des années 1920 et 1930, Vers l’abîme. Erich Kästner (1899-1974), son auteur, était une vedette de la littérature allemande de l’entre-deux-guerres. Tous les jeunes garçons de cette époque ont lu son best seller de 1929, Emile et les détectives, traduit en cinquante-neuf langues, dont le français.

Erich Kästner, un moraliste pacifiste mais sans illusions

En 1930, Kästner, journaliste fort doué pour la météorologie sociale de son temps, avait entrepris la rédaction d’un roman visant à rendre compte l’atmosphère morale qui suintait de cette Allemagne en complet désarroi. Dans Vers l’abîme, on parcourt les rues et les avenues agitées d’une capitale allemande qui rappelle le film muet de Walther Ruttman, Berlin symphonie d’une grande ville, sorti en 1927. Mais derrière des techniques littéraires qui rappellent la Neue Sachlichkeit, ce réalisme froid et désenchanté, il y a une exaspération qui évoque l’expressionnisme.. 

Le clair de lune, le parfum des fleurs, le calme et le baiser provincial sur le pas de porte sont des illusions. Là-bas, sur la place, il y a un café où des Chinois sont attablés avec des putains berlinoises. En face, c’est un club où des homosexuels parfumés dansent avec des acteurs élégants et des Anglais très classe à qui ils dévoilent leur science et le prix qu’ils en demandent… Une des ruelles abrite une pension où, l’après-midi, des lycéennes mineures se vendent pour augmenter leur argent de poche. … Cette gigantesque ville de pierre n’a pas changé d’aspect au fil du temps, mais ses habitants l’ont, depuis longtemps, transformée en asile d’aliénés. L’est abrite le crime, le centre l’escroquerie, le nord est le repaire de la misère et l’ouest, celui de la luxure. Quant au naufrage, il est partout chez lui.              
Erich Kästner, Vers l’abîme

Voici un écrivain qui pressentait le tournant d’une extraordinaire brutalité que son pays s’apprêtait à prendre. Il voulait, écrit-il dans la préface à la réédition de 1950, lancer un "avertissement" au monde », "signaler l’abîme vers lequel l’Allemagne et avec elle l’Europe se dirigeaient." Le titre allemand, Der Gang vor die Hunde, signifie quelque chose comme aller à vau-l’eau, cheminer vers le désastre. Dans sa postface, Kästner se plaint d’avoir été traité de pornographe parce que son roman comporte quelques scènes assez osées. "L’auteur rétorque : je suis un moraliste !  Il voit que ses contemporains, têtus comme des mules, se dirigent à reculons vers un abîme suffisamment grand pour accueillir tous les peuples européens. Et il crie : Attention, au moment de la chute, main gauche sur la poignée gauche." Les penchants pacifistes de Kästner, son antimilitarisme sont frappants. Les caricatures qu’il dresse de la caste militariste sont dignes d’un Otto Dix. Mais lorsque le héros et son ami croisent un communiste et un nazi qui viennent de se blesser à coups de revolver, ils les conduisent ensemble à l’hôpital. Pas de parti-pris militant. La carrière du livre en Allemagne même fut, on s’en doute, assez brève. Il fit partie des livres interdits par le régime nazi et brûlés dans le grand autodafé du 10 mai 1933, devant l’université de Berlin. 

Vers l’abîme est tout entier imprégné de cet humour caustique et désillusionné qu’on attribue souvent aux Berlinois. On suit son héros, "Fabian, le moraliste" à travers une série d’aventures déprimantes. Dès le début de Vers l’abîme, Fabian est licencié de l’agence de publicité pour laquelle il faisait semblant d’inventer des concours promotionnels. C’est donc un personnage en déshérence, disponible pour des aventures qui se concluent très généralement par des échecs. Son meilleur ami se suicide sur un malentendu : un confrère jaloux lui a fait croire que sa thèse de doctorat avait été refusé et sa fiancée le trompe avec cynisme. Lorsqu’il croise l’amour, la dulcinée part se vendre à un producteur de cinéma qui veut en faire une vedette. Revenu de Berlin comme de toutes les illusions possibles, Fabian se jette dans le fleuve de son enfance pour tenter de sauver un petit garçon tombé d’un pont. "Le petit garçon revint en pleurant jusqu’à la rive. Fabian se noya. Il ne savait malheureusement pas nager." Et c’est la fin du livre. Désolé de vous l’avoir spoilée. Vers l’abîme est une sorte de roman picaresque, où les épreuves traversées par le héros sont lamentables et déprimantes. Mais comment mieux dire le profond désarroi d’un peuple à une époque cruciale de son histoire ? Comment faire comprendre l’état d’esprit d’une Allemagne étourdie de malheurs et de désespoir, menacée par la guerre civile, quelques mois avant d’aller se jeter dans les bras d’un agitateur de brasserie, illuminé et fanatique ?

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